C’est la sec­onde fois, avec Elvis & Nixon, que la bro­mance aus­si éphémère qu’incongrue entre le King et le 37ème Prési­dent des États-Unis est portée au grand écran. En 1997 déjà, ce minus­cule épisode avait inspiré à Allan Arkush, un ancien col­lab­o­ra­teur de Joe Dante, un con­cours de gri­maces qui, à la revoyure, avait au moins un mérite : non pas d’éclairer le passé à la lumière d’un de ces téle­sco­pages pop dont seule l’Amérique a le secret, mais plutôt d’anticiper la muta­tion irréversible de son arène poli­tique en école du cirque, une bouf­fon­ner­ie parachevée ces jours-ci par Don­ald Trump. Quelle mouche a donc bien pu piquer Liza John­son, parangon d’un ciné­ma indépen­dant où le pres­tige de la dis­tri­b­u­tion le dis­pute à la monot­o­nie de la réal­i­sa­tion, pour qu’elle s’entiche d’un script aus­si bal­isé ? Ce n’est qu’en apparence toute­fois que son troisième long-métrage se démar­que des por­traits de femmes fortes et taiseuses, dont elle sem­blait s’être fait une spé­cial­ité et dans lesquels Lin­da Cardelli­ni et Kris­ten Wiig pointaient à Pôle con­tre-emploi. Devenu entretemps une affaire d’hommes – et pas n’importe lesquels –, ce ciné­ma con­firme surtout qu’il n’existe que pour et par ses acteurs, jusqu’à leur laiss­er faire un peu n’importe quoi.

Règlements de comptes au bureau ovale

Sans doute plus qu’à Elvis Pres­ley et Richard Nixon, c’est à Michael Shan­non et Kevin Spacey que s’intéresse John­son, qui leur con­fie les clés du tour­nage et se con­damne dès lors à effleur­er son vrai sujet : la psy­chose para­noïaque dans laque­lle s’enfonçaient tran­quille­ment les deux plus grandes célébrités nationales de leur temps. Nous sommes en décem­bre 1970, le scan­dale du Water­gate qui con­train­dra «Tricky Dick» à la des­ti­tu­tion est encore loin, mais la rup­ture avec la jeunesse protes­tataire et les minorités est con­som­mée de longue date. Quant au roi du rock’n’roll, s’il con­tin­ue de jouer à guichets fer­més à Las Vegas, c’est une icône vieil­lis­sante dont l’hégémonie est men­acée par la British inva­sion et le mou­ve­ment hip­pie depuis le milieu des années 60. Promis, à des degrés divers, à un sort sem­blable – leur inéluctable ringardise –, l’un et l’autre s’imaginent curieuse­ment pou­voir s’entraider. L’occupant de la Mai­son blanche veut boost­er son pro­fil auprès d’une vedette atteinte d’un accès de patri­o­tisme aigu. De son côté, Elvis con­voite un emploi fic­tif d’« agent spé­cial fédéral », rien de moins, pour infil­tr­er under­cov­er les réseaux de nar­co­trafi­quants qui feraient le lit de la con­trecul­ture qu’il abhorre. Un comble, si l’on se sou­vient qu’il suc­combera lui-même à la déli­rante phar­ma­copée pre­scrite par son médecin trai­tant.

Freewheelin’ Kevin

Dans le film qu’a choisi de faire Liza John­son, nulle part il n’est ques­tion des ram­i­fi­ca­tions de ce duel, qui augure pour­tant de césures his­toriques dans le déroulé du sto­ry­telling améri­cain (à l’op­posé, par exem­ple, du Sham­poo de Hal Hash­by, déli­cieuse satire des mœurs du peu­ple hébété qui s’apprête à porter Nixon au pou­voir). Inapte à la direc­tion d’acteurs, John­son se con­tente d’un show-case tris­tounet de mon­stres sacrés en mal de par­ti­tions, qu’elle suit comme une groupie anonyme con­viée à un tour de force. Jamais le pré­cieux Michael Shan­non ne nous a paru plus gauche qu’enseveli sous les tenues d’Elvis, qu’il sem­ble revêtir presque à con­trecœur, neu­tral­isé par l’aura qua­si divine dont ray­onne encore le maître de Grace­land. Quant à Kevin Spacey, il faut d’urgence lui adress­er un mémo pour le con­va­in­cre de renon­cer à la mag­i­s­tra­ture suprême qu’il exerce depuis House of Cards, et qu’il car­i­ca­ture ici au-delà de toute démesure : coulé dans la cire du musée Grévin, oscil­lant entre onc­tu­osité et acri­monie, son Nixon repousse les lim­ites du caboti­nage déjà atteintes par Antho­ny Hop­kins et Frank Lan­gel­la chez Oliv­er Stone et Ron Howard. Prière de met­tre en copie de cet email la scène indie US dans son ensem­ble, pour qu’elle cesse enfin de se pli­er aux caprices d’interprètes en quête de dis­tinc­tions et de mimer ce ciné­ma de pos­tich­es et d’accents à couper au couteau qui se pavane en ce moment même à Hol­ly­wood et à la télévi­sion. On en voudra pour preuve ces rôles tail­lés sur mesure par des cos­tu­miers pour Matthew McConaugh­ey dans Free State of Jones (sor­tie en sep­tem­bre) et Bryan Cranston dans All the Way (sur HBO). Comme par un fait exprès, ce dernier y campe d’ailleurs le prédécesseur de Nixon, Lyn­don B. John­son, dans une per­for­mance simiesque par­ti­c­ulière­ment grat­inée. Prou­vant, au besoin, qu’au miroir défor­mant de l’Ac­tor’s Stu­dio, les Prési­dents sont rois.