C’est dés­espérant: on en viendrait à se dire que le dernier film de genre à la française vrai­ment réus­si aura été Les Yeux sans vis­age. Alour­dis par une nette ten­dance à se focalis­er sur ses inter­prètes au détri­ment de… tout le reste, le fan­tas­tique et la SF à la française com­men­cent mal­gré tout à relever la tête. Après un Renais­sance beau mais trop froid, Eden Log enfonce le clou et mon­tre que l’am­bi­tion est bien là par­mi les réal­isa­teurs français. Mais l’am­bi­tion seule ne suf­fit hélas pas…

Eden Log com­mence en faisant les hon­neurs au genre de la sci­ence fic­tion: nous sommes dans une année incon­nue, un lieu incon­nu, un pro­tag­o­niste incon­nu (et qui ignore même sa pro­pre iden­tité), pour une rai­son… incon­nue. Et de suiv­re les pas de ce mys­térieux per­son­nage, dans les méan­dres de ce qui se révélera être un labyrinthique com­plexe souter­rain pass­able­ment dévasté, peu­plé de mon­stres troglodytes, autour des racines d’un arbre source d’én­ergie détenu par la mys­térieuse cor­po­ra­tion Eden Log.

Reprenant les recettes d’une sci­ence-fic­tion tra­di­tion­nelle, le scé­nario sus­cite une iden­ti­fi­ca­tion immé­di­ate avec ce per­son­nage (Clo­vis Cornil­lac), avec lequel l’au­di­toire décou­vre pro­gres­sive­ment les raisons de son enfer­me­ment. Le scé­nario joue ensuite de la dis­so­ci­a­tion des moti­va­tions du per­son­nage par rap­port à celles du spec­ta­teur pour associ­er au sen­ti­ment de claus­tro­pho­bie bien réelle sus­cité par un univers som­bre, glauque et judi­cieuse­ment mis en lumière, une claus­tro­pho­bie morale pro­pre aux réc­its de sci­ence-fic­tion. Non con­tents de con­naître leur brévi­aire de la SF, le réal­isa­teur co-scé­nar­iste Franck Vestiel et l’au­teur bien con­nu (ici égale­ment co-scé­nar­iste) Pierre Bor­dage repren­nent ses thé­ma­tiques au ser­vice de leur nar­ra­tion, pro­posant un réc­it solide, ver­tig­ineux (comme de juste), et plutôt bien servi par le style de la mise en scène.

Car pour son pre­mier long métrage, Franck Vestiel frappe très fort, avec un style visuel som­bre et sale, en gris et blanc, qui tranche avec le cli­quant d’une SF plus onéreuse. Ici, l’aspect visuel pos­sède une iden­tité pro­pre, puisque la lumière et les ténèbres sont un per­son­nage à part entière : man­i­feste­ment con­scient de ce fait, le réal­isa­teur, aidé par le tra­vail cen­tral de son directeur de la pho­to Thier­ry Pouget, axe énor­mé­ment sur la seule image, faisant de son per­son­nage humain une part inté­grante, grisâtre, d’un labyrinthe par­tielle­ment organique. Ce labyrinthe évoque autant H.R. Giger que le tra­vail de Cro­nen­berg; Le Bunker de la dernière rafale de Caro et Jeunet, que les pas­sages troglodytes de l’é­trange et fasci­nant film de Peter Weir, La Dernière Vague. C’est aus­si un labyrinthe en abyme, borgésien – il y a autant de Dédale, de Thésée, du Mino­tau­re dans le per­son­nage de Cornil­lac, qui finale­ment pro­gresse jusqu’à devenir un Icare: le labyrinthe est en lui comme à l’ex­térieur de lui, et trou­ver la sor­tie n’est pas for­cé­ment trou­ver la libéra­tion qu’il espère.

C’est donc un poten­tiel énorme que celui d’Eden Log, entre les choix esthé­tiques courageux, un scé­nario respectueux des codes mais solide­ment inspiré. Hélas, le désir de vouloir impos­er une tête d’af­fiche célèbre plombe le film. Clo­vis Cornil­lac est peut-être mus­clé comme un chip­pen­dale, mais il reste qu’avec un jeu peu con­sis­tant, il n’est aucune­ment à sa place dans Eden Log – sans par­ler de la per­for­mance par­fois ridicule de Vimala Pons. Fort heureuse­ment, une large par­tie du film se focalise plus sur l’im­age même que sur le per­son­nage, ce qui rend pleine­ment jus­tice au tra­vail décidé­ment ren­ver­sant de Franck Vestiel. Que le film ait une dimen­sion poli­tique finale affir­mée et pass­able­ment con­tes­tataire (les ama­teurs du con­cept de l’im­mi­gra­tion choisie devraient appréci­er cette vari­a­tion sur le thème…) ne gâche rien.