Mou­ve­ment musi­cal provo­ca­teur et peu poli­tisé à l’Ouest dans les années 1980, le punk trou­ve un tout autre écho der­rière le rideau de fer. En Hon­grie, là où Lucile Chau­four pose sa caméra en 1982/1984, le punk se drape de sub­ver­sion vis-à-vis du pou­voir com­mu­niste, rime avec con­tes­ta­tion sociale et poli­tique. Que reste-t-il des idéaux de ces jeunes gens sur­voltés vingt ans plus tard ? La réal­isatrice est retournée à Budapest, a retrou­vé les témoins qu’elle avait autre­fois immor­tal­isés pour son­der ce ter­rain aujourd’hui européen, con­ser­va­teur voire autori­tariste.

Crache ton venin

Con­stru­it autour d’im­ages en Super‑8 datant du début des années 1980, East Punk Mem­o­ries ramène le spec­ta­teur à une époque pas si loin­taine où l’Europe était scindée en deux blocs, où l’Union sovié­tique con­trôlait dras­tique­ment ses satel­lites (dont fai­sait alors par­tie la Hon­grie) et où la cul­ture de l’Ouest, ciné­matographique, lit­téraire ou musi­cale, s’échangeait sous le man­teau. Être jeune alors, pogot­er sur les Sex Pis­tols et arbor­er une chevelure col­orée con­sti­tu­aient qua­si­ment un délit ou tout du moins éveil­lait une nette sus­pi­cion de la part des autorités. À tra­vers les con­certs presque clan­des­tins et les soirées arrosées qu’elle a filmés, Chau­four ressus­cite ce monde et ces gamins biberon­nés à une musique rebelle, autant défouloir que cra­choir émo­tion­nel.

Le doc­u­men­taire ne se con­tente pas d’un voy­age tem­porel en pays com­mu­niste, inter­ro­geant intel­ligem­ment la révo­lu­tion qui a fait bas­culer le pays en démoc­ra­tie et surtout la péren­nité et la per­ti­nence de ce change­ment pour les jeunes punks devenus quadragé­naires. Mal­heureuse­ment, la réal­isatrice peine à trou­ver la voix nar­ra­tive que la den­sité de son sujet mérite. Filmés en plan fixe, les inter­venants se suc­cè­dent sans jamais prof­iter d’une quel­conque sin­gu­lar­ité de mise en scène. Esthé­tique­ment très pau­vre, plus proche du reportage que du doc­u­men­taire, East Punk Mem­o­ries a toute­fois le mérite d’embrasser la com­plex­ité d’un pays par le biais atyp­ique du punk.

Les racines du mal

Avec Vik­tor Orban, l’actuel prési­dent, la Hon­grie sem­ble de plus en plus som­br­er dans la xéno­pho­bie (l’exemple de la con­struc­tion du mur anti-migrants est en une triste réal­ité). Mais cette ten­dance d’extrême droite trou­ve selon East Punk Mem­o­ries ses racines dans un passé plus loin­tain. L’excavation par­al­lèle de la pre­mière moitié du XXe siè­cle et de l’histoire mod­erne vue à tra­vers le prisme de la musique souligne la manière dont les deux guer­res mon­di­ales et le com­mu­nisme ont ali­men­té une cristalli­sa­tion de l’opposition droitière. Alors qu’il n’était qu’une mode à l’ouest, le punk devient un véhicule idéologique à l’est. Les signes osten­ta­toires de John­ny Rot­ten (une croix gam­mée) ou des Ramones créent un énorme malen­ten­du qui va pro­jeter une par­tie de la jeunesse vers le mou­ve­ment skin, sou­vent la droite extrême, par­fois les néo-nazis. Cette lec­ture de la Hon­grie n’est qu’une des nom­breuses pistes qui tra­versent East Punk Mem­o­ries, sorte de palimpses­te post-punk. De l’Europe au con­sumérisme en pas­sant par la vie quo­ti­di­enne à l’ombre du mur de Berlin, le doc­u­men­taire chem­ine tran­quille­ment à tra­vers des thèmes par­ti­c­ulière­ment sen­si­bles. Dom­mage qu’il faille atten­dre la dernière par­tie, qui met en réso­nance des paysages con­tem­po­rains de Budapest et les voix écorchées des punks, pour enfin entrevoir un véri­ta­ble par­ti-pris styl­is­tique.