Audrey Hep­burn a décliné le rôle-titre de Gigi (réal­isé par Vin­cente Min­nel­li) pour tourn­er cette Drôle de fri­mousse avec Stan­ley Donen, roi de la comédie musi­cale enjouée. Bien lui en a pris ! Con­traire­ment aux numéros figés de Leslie Caron et Mau­rice Cheva­lier, ceux de Fred Astaire et d’Hep­burn sont les témoignages per­ma­nents de l’in­ven­tiv­ité de Donen, de sa pas­sion pour la couleur et de sa fas­ci­na­tion pour le ciné­ma-mou­ve­ment.

Stan­ley Donen est prob­a­ble­ment le meilleur exem­ple de syn­crétisme hol­ly­woo­d­i­en : si la comédie musi­cale ‑écrite en 1927 pour Fred Astaire- est aus­si une suite de tableaux chez lui, s’il prit comme parte­naire à Audrey Hep­burn le pape du numéro dan­sé (Fred Astaire), la théâ­tral­ité un peu fab­riquée et pataude que l’on peut reprocher à des films comme Gigi dis­paraît rapi­de­ment dans ses films au prof­it d’un éclate­ment de toutes les formes ciné­matographiques. L’im­age, pour le réal­isa­teur de Chan­tons sous la pluie, est une matière à façon­ner, à expéri­menter en per­ma­nence. C’est donc sur tous les fronts qu’on le trou­ve dans Drôle de fri­mousse. Celui de la couleur, en pre­mier lieu, est par­ti­c­ulière­ment exploré : du Tech­ni­col­or écla­tant et flam­boy­ant aux flous brumeux et bucol­iques en pas­sant par les clair-obscurs, Stan­ley Donen imprègne chaque espace d’une lumière par­ti­c­ulière et donc d’un sens visuel par­ti­c­uli­er. C’est une obscu­rité perçante qui dévoile Jo, jeune libraire, à Dick, le pho­tographe de mode ; c’est un bal­let de couleurs pop qui accom­pa­gne les affres fausse­ment automa­tisés de la créa­tion du mag­a­zine Qual­i­ty. Comme chez Demy, la couleur est la lumière, la douceur, la vivac­ité et le trou­ble.

L’ar­gu­ment, comme tou­jours, est clas­sique, et dans la fil­mo­gra­phie d’un réal­isa­teur du Gold­en Age et dans celle d’Au­drey Hep­burn : une jeune fille dont la beauté est masquée par un voile fort léger, social (dans My Fair Lady) ou ves­ti­men­taire (ici, Jo est accou­trée d’un long gilet large qui alour­dit sa sil­hou­ette) cherche son Pyg­malion. Elle le trou­ve au détour d’une séance de pho­togra­phies impro­visée dans sa librairie en la per­son­ne de Dick, pho­tographe pour Qual­i­ty, sorte de Vogue des années 1950, qui va évidem­ment trou­ver la femme der­rière les lunettes de l’in­tel­lectuelle timide et mal fagotée. La lec­trice acharnée de philoso­phie con­tem­po­raine devient peu à peu un mod­èle au port alti­er et s’en­v­ole avec ses nou­veaux col­lègues pour Paris où, comme de bien enten­du, elle décou­vre l’amour, le vrai, et la douceur des choses super­flues comme l’élé­gance fémi­nine, le drapé d’une robe Givenchy et les prom­e­nades roman­tiques. Si Paris reste une suc­ces­sion de clichés, et pour fil­er la com­para­i­son avec Gigi, la cap­i­tale n’est pas seule­ment cloi­son­née dans des stéréo­types des­tinés à l’il­lus­tra­tion : au même titre que les autres espaces (le bureau de la rédac­trice en chef, la cham­bre noire, la librairie), elle reste un lieu de décou­verte, un matéri­au d’im­prég­na­tion des sens et des sen­ti­ments.

On peut rire de la représen­ta­tion un brin grotesque du Paris inter­lope de l’ex­is­ten­tial­isme, tourné en déri­sion d’une manière bien rapi­de sous les traits du pro­fesseur Flostre, stu­pide séduc­teur à la prob­lé­ma­tique vide. Mais les quelques longueurs de scé­nario et de choré­gra­phie ne cassent pas le rythme des séquences suc­ces­sives qui fonc­tion­nent comme un tout. Drôle de fri­mousse rap­pelle la grandeur inven­tive que la comédie musi­cale doit à Stan­ley Donen : des for­mats se renou­ve­lant sans cesse, des explo­sions de tex­tures dif­férentes, et cette idée d’une caméra cor­porelle, physique, qui capte le mou­ve­ment comme l’in­stant ‑par des trou­vailles comme l’ar­rêt sur image ou le dédou­ble­ment de cette dernière- ne brisant jamais les élans et les temps de repos. Der­rière ce four­mille­ment, il y a aus­si une croy­ance indé­fectible en la vie, en l’ex­is­tence réelle et supérieure de la joie. C’est tout ce qu’il manque aux musi­cals actuels des Baz Luhrmann et con­sorts, tan­dis que l’on trou­ve tout chez Stan­ley Donen.