Dora, dix-huit ans, est hand­i­capée men­tale. Fille unique, elle vit avec ses deux par­ents pro­tecteurs. La mère, la petite quar­an­taine, regrette amère­ment de ne jamais avoir eu d’autres enfants et tente le tout pour le tout pour tomber de nou­veau enceinte. Dans ce con­texte qui n’a rien de léger, Dora s’interroge légitime­ment sur ce que les autres désig­nent comme son « anor­mal­ité », mais aus­si sur ses désirs, dés­espérant de ne pas avoir de vie sen­ti­men­tale et sex­uelle comme les autres de son âge. Ses ques­tions auprès de ses par­ents se font alors de plus en plus insis­tantes, la jeune adulte con­trôlant mal ce corps qui exprime un besoin d’être étreint et out­repas­sant toutes les règles de bien­séance. À force de chercher le loup, Dora finit par tomber sur un trente­naire ambigu qui va d’abord prof­iter de l’insistance de la jeune femme pour sat­is­faire égoïste­ment ses pro­pres besoins avant d’entretenir avec elle une drôle de rela­tion au nez et à la barbe des par­ents, cat­a­strophés par la tour­nure que prend la sit­u­a­tion lorsqu’ils appren­nent que leur fille, inca­pable d’autonomie, est tombée enceinte. Pour son deux­ième long-métrage, Sti­na Weren­fels s’est attaquée à un sujet que l’on pour­rait con­sid­ér­er comme tabou même s’il est de moins en moins passé sous silence ces dernières années par le ciné­ma d’auteur : la sex­u­al­ité des défi­cients men­taux et leur désir de vivre une his­toire d’amour qui leur per­me­t­trait d’une cer­taines manière de se sen­tir comme les autres. Yolande More­au s’y est récem­ment essayé avec Hen­ri, un dou­ble por­trait généreux qui super­po­sait avec une indé­ni­able finesse la quête amoureuse au désir de se sin­gu­laris­er.

La chair est triste

Force est de recon­naître que la réal­isatrice suisse n’a mal­heureuse­ment pas le même tal­ent : si elle abor­de sans détour et avec une cer­taine cru­dité les pul­sions sex­uelles de Dora (ce qui donne par exem­ple lieu à une jolie scène d’en­tre­tien avec la psy­cho­logue), on peut par moments sus­pecter le film de vouloir sur-jouer le malaise en exhibant de manière frontale ce qui pour­rait sus­citer de la gêne chez le spec­ta­teur (le ralen­ti en gros plan sur les deux jeunes tri­somiques s’embrassant à pleine bouche, les pos­tures provo­ca­tri­ces de Dora). Vis­i­ble­ment peu bien­veil­lante à l’é­gard des corps qu’elle filme, la caméra se repose sur un réc­it qui n’offre pas d’autres alter­na­tives à sa jeune héroïne qu’une suc­ces­sion d’expériences glauques (les étreintes répétées avec un jeune homme mal­sain qui finit même par inviter un copain pour un plan à trois sans que Dora com­prenne jamais l’enjeu des sit­u­a­tions qu’elle tra­verse). Pire, alors qu’elle tenait là un sujet qui jus­ti­fi­ait à lui seul un film, Sti­na Weren­fels perd rapi­de­ment le cap en faisant se téle­scop­er des enjeux qui n’ont finale­ment pas grand-chose à voir entre eux (la grossesse inat­ten­due qui ren­voie logique­ment au dan­ger pour Dora d’avoir une sex­u­al­ité qui ne serait pas sous con­trôle, la jalousie de la mère qui ne parvient pas à tomber enceinte et qu’on fait pass­er un temps pour un per­son­nage nuis­i­ble alors que ses doutes et ses craintes sont légitimes). Ce manque d’équilibre dans l’écriture finit par priv­er le film d’une direc­tion claire, d’un mou­ve­ment et d’une ampleur que les petites coquet­ter­ies de mise en scène ne parvi­en­nent jamais à con­tre­bal­ancer.

Petits effets de style

On pour­rait faire l’inventaire de tous ces petits tics agaçants aux­quels la réal­isatrice a recours pour cacher la rel­a­tive vacuité de son pro­pos : entre les plans aux con­tours flous usant d’une focale pou­vant déformer légère­ment les corps (pour racon­ter quoi ?) et les ralen­tis insis­tants qui se con­tentent de pro­duire leur petit effet, Dora ou les névros­es sex­uelles de nos par­ents se préoc­cupe bien trop de l’impact qu’il pro­duira sur son spec­ta­teur pour épouser avec emphase et une vraie sincérité le point de vue de Dora dont les désirs sex­uels et le rêve du grand amour auraient cer­taine­ment mérité bien mieux. Dans un mou­ve­ment final mal assumé, la réal­isatrice finit par imprégn­er son film de l’in­téri­or­ité du per­son­nage de la mère (à croire finale­ment que c’é­tait davan­tage cette expéri­ence de la frus­tra­tion qui l’in­téres­sait plutôt que celle de la fille) dans un épi­logue où l’é­trangeté ressem­ble à un mau­vais copié-col­lé de l’u­nivers lynchien. Mais cette pirou­ette styl­is­tique arrive bien trop tard pour qu’on ne sus­pecte pas Sti­na Weren­fels de vouloir brouiller les pistes entre les désirs respec­tifs de la fille et de la mère pour tenir un dis­cours totale­ment opaque sur la féminité et la mater­nité. Au final, le film laisse l’im­pres­sion d’avoir voulu par­ler de tout un peu n’im­porte com­ment, faisant des femmes des ogress­es inca­pables de canalis­er leurs pul­sions et des hommes des lâch­es qui feraient mieux de rester dans leurs cham­bres à fan­tas­mer sage­ment der­rière leur écran d’or­di­na­teur. Le pro­gramme n’est franche­ment pas réjouis­sant.