« Assez » : c’est le dernier mot pronon­cé dans Die, My Love, et il résume bien l’entreprise d’épuisement à laque­lle s’est attelé le film. La fatigue du per­son­nage de Grace (Jen­nifer Lawrence), dont le post-par­tum se con­fond avec la démence, n’a d’é­gal que celle du spec­ta­teur : le ciné­ma de Lynne Ram­say, ce n’est pas nou­veau, veut approcher au plus près une tem­pête intérieure par les moyens de la mise en scène. Chez elle, l’image procède du débor­de­ment d’une psy­ché tor­turée dans l’espace « objec­tif » du film, en pas­sant par des sym­bol­es et des visions men­tales – exem­plaire­ment, le feu de forêt sur lequel s’affiche le titre. Son esthé­tique relève dès lors d’une approche max­i­mal­iste de la forme, puisqu’un plan n’y est pas qu’un plan, soit la cap­ta­tion d’un bloc d’espace et de temps, mais la matéri­al­i­sa­tion d’une force invis­i­ble à l’œil nu. Ain­si de ces cav­al­cades de rats, hyper­trophiées par le mon­tage sonore, ten­ant en même temps de l’effet d’ambiance et de l’expression d’un mal interne aux per­son­nages, qui se répand dans la vieille masure dont ils pren­nent pos­ses­sion au début de l’intrigue. Le prob­lème récur­rent de Ram­say, c’est qu’elle con­fond inten­sité et tin­ta­marre ; pour don­ner à ressen­tir ce que le film pro­duit, il faut s’imaginer coincé pen­dant deux heures dans une voiture avec un enfant qui braille, un chien qui aboie et une radio crachant de la musique à fond les bal­lons. On exagère à peine : tous les élé­ments de cette image sont présents dans le film, qui a la main lourde en matière de rup­tures sonores, d’ornements plas­tiques (cf. les dis­tor­sions de la focale) ou encore d’hystérisation des sit­u­a­tions.

Entre Une femme sous influ­ence et Antichrist, le film a quelque chose d’ouvertement pénible – on le regarde autant qu’on le subit, et la chose sem­ble tout à fait voulue par la cinéaste –, mais aus­si d’un peu plus intéres­sant que les précé­dents Ram­say. Dans le mael­strom de tableaux men­taux se glisse un autre type de plans, plus inhab­ituel chez l’Anglaise, qui con­siste à envis­ager le cadre non comme l’écrin d’une esthé­tique cri­arde, mais comme une petite par­celle de jeu explosant de l’intérieur sous l’impulsion d’une actrice. Car une actrice, il y en a une : Jen­nifer Lawrence qui, dans une par­ti­tion pas très éloignée de Moth­er !, va assez loin dans le déchaîne­ment du n’importe quoi. Si les scènes éro­tiques et inquié­tantes (Grace se mas­turbe, rampe tel un puma, s’amuse avec un couteau tout en veil­lant sur son enfant, etc.) sont sou­vent grossières, la comé­di­enne est envis­agée par endroits comme un pro­jec­tile qui déchire la mem­brane du plan, incar­nant le déchaîne­ment des pul­sions de son per­son­nage avec plus de force que les col­ifichets dont Ram­say affu­ble sa mise en scène. Ce n’est pas grand-chose, mais ces quelques oscil­la­tions suff­isent à ren­dre cette fois-ci un tan­ti­net plus tolérables les coups de marteaux de la cinéaste.