« On a le droit d’ap­pren­dre, il n’est pas indis­pens­able d’é­taler les étapes de son appren­tis­sage. »[1] C’est ain­si que Chris Mark­er jus­ti­fi­ait son désir de ne pas voir dif­fusé lors de ses rétro­spec­tives ce que le cinéaste appelait sa « préhis­toire »[2], l’ensem­ble des œuvres ayant précédé la date fatidique de 1962 et ces deux titres clé : La Jetée et Le Joli Mai. C’est dans cette préhis­toire que s’in­scrit Descrip­tion d’un com­bat, et plus spé­ci­fique­ment, dans le vaste pan­el de films que Mark­er tourn­era au gré de ses voy­ages du début des années soix­ante. Le doc­u­men­taire naît en effet de l’im­pul­sion des époux Van Leer, qui pro­duiront le film de Mark­er après avoir vu sa Let­tre de Sibérie : la « let­tre d’Is­raël » du cinéaste, tournée en deux mois, livre un por­trait déroutant du jeune pays et de ses promess­es.

Signes

Descrip­tion d’un com­bat débute par une longue liste de signes qu’Is­raël adresse au voyageur : signes de terre et d’eau qui font resur­gir le paysage biblique ; signes de présence humaine, champs cul­tivés, villes en con­struc­tion qui annon­cent l’émer­gence d’une nation nou­velle. Les pre­miers plans, qui nous mon­trent des car­cass­es de tanks dans le désert, si usées qu’on croirait voir des son­des per­dues sur une autre planète, témoignent de la matéri­al­i­sa­tion, aux côtés du passé, d’une nou­veauté rad­i­cale.

Cette mosaïque de signes donne alors nais­sance à un dou­ble jeu de com­mu­ni­ca­tion : celui qui s’établit à l’ar­rivée, alors qu’Is­raël s’an­nonce au voyageur en matéri­al­isant le rêve de la terre promise et de la prospérité occi­den­tale qui l’ac­com­pa­gne, mais égale­ment celui qui se tisse au cœur même de l’his­toire du pays, entre son passé et son avenir. Com­mu­ni­ca­tion mys­térieuse et frag­ile que Mark­er illus­tre en mon­trant les sig­naux cap­tés par un oscil­lo­scope dans le lab­o­ra­toire de l’u­ni­ver­sité de Tel Aviv, dont la coupole est jumelle de celle d’une syn­a­gogue avoisi­nante.

Un étonnement amusé

De fait, l’anachro­nisme se révèle omniprésent à mesure que les signes se mélan­gent, que l’on voit dans les marchés de Tel Aviv les paysans côtoy­er les touristes, ou que la cour d’un tem­ple en ruines laisse décou­vrir un gigan­tesque amas de pneus. De ce brouil­lage tem­porel con­stant naît l’ef­fet de sur­prise qui car­ac­térise le film. Descrip­tion d’un com­bat guette l’i­nat­ten­du et reste fidèle au pen­chant de Mark­er pour un éton­nement amusé, où le jeu du mot et de l’im­age sont sol­idaires. Ain­si, bien sûr, de l’ap­pari­tion impromptue de chats, mas­cottes du cinéaste. Ain­si égale­ment des mul­ti­ples séquences qui por­tent à sourire, comme le moment où le cinéaste évoque l’âge du pays en fil­mant une jeune ado­les­cente (« douze ans, bien­tôt treize ») et sa pop­u­la­tion, dans le plan suc­ces­sif, en fil­mant une femme enceinte (« deux mil­lions d’habi­tants, bien­tôt trois »).

Le film est ain­si ponc­tué d’une suite de ren­con­tres, portées par des visions sai­sis­santes, que le mon­tage et la nar­ra­tion font s’en­chaîn­er mais qui per­sis­tent dans la mémoire de façon autonome. On retient surtout l’en­t­hou­si­asme des habi­tants devant leur pro­pre représen­ta­tion, comme en témoigne une foule en liesse sautant devant la caméra lors d’une pro­ces­sion sépha­rade, ou ce jeu auquel le cinéaste se livre, mon­trant à des marchands les pho­togra­phies pris­es d’eux par des touristes, et cap­tant les émo­tions qui défi­lent sur leurs vis­ages.

Devenirs

C’est donc un jeu entre imag­i­naire, devenir et présence tan­gi­ble de ce pays fan­tas­mé qui naît ici. Avec son lot de ques­tion­nements et d’ap­préhen­sion. Car der­rière la terre promise, la réflex­ion fait entrevoir l’e­space con­quis, amé­nagé, pris en main : c’est la dis­pari­tion prochaine des plages de Haï­fa devant les lotisse­ments, la nais­sance de villes dans le désert, comme de nou­velles Las Vegas.

Le com­bat dont il est ques­tion appa­raît donc tout d’abord sur un plan métaphorique. Il est le com­bat con­tre le « désert » qui naît des promess­es exaucées : la trans­for­ma­tion en un État-nation mod­erne, où la prospérité matérielle, « décor du bon­heur », finit par pren­dre la place de la fidél­ité spir­ituelle et de l’héritage de la Loi. Il est le com­bat des idéaux, tels ceux de la minorité « exem­plaire et con­quérante » des kib­boutz, dont le mod­èle de société utopique sem­ble déjà en péril. Il est enfin le com­bat pour l’ex­is­tence, alors que Mark­er insère dans son film des images d’archives du Mur des Lamen­ta­tions aus­si bien que du film The Ille­gals (1947), rela­tant le départ des juifs d’Eu­rope et leur périple de camps de réfugiés en camps de réfugiés, et rap­pelle la respon­s­abil­ité acca­blante de l’Eu­rope par la vision d’une suite de chiffres imprimée sur le poignet droit d’un agricul­teur.

Le combat absent

Le cinéaste choisit donc de super­pos­er les cauchemars passés du peu­ple juif et l’in­no­cence d’une nou­velle généra­tion israéli­enne dont il filme avec atten­tion les mul­ti­ples vis­ages, des enfants ortho­dox­es du ghet­to jusqu’aux petits scouts, en pas­sant par l’in­sou­ciance de ceux qui jouent dans les fontaines. Ce faisant, il laisse néan­moins de côté le com­bat bien réel qu’Is­raël con­tin­ue de men­er con­tre ses voisins : la guerre n’est évo­quée qu’en fil­igrane, par des inci­dents à la fron­tière ou des impacts de balle sur un mur. Des signes, et non la chose.

De même, le sort de la minorité arabe fait l’ob­jet d’une évo­ca­tion prob­lé­ma­tique. Mark­er la présente comme « l’épine dans la chair » du pays, « don­nant mau­vaise con­science aux meilleurs », mais l’im­age de l’épine, der­rière son appar­ente per­ti­nence, finit par faire du sort des minorités un point minori­taire, et par mas­quer la blessure autrement plus pro­fonde qui sépare Israël d’une frange de sa pop­u­la­tion. Celle-ci appa­raît dans le vis­age d’une autre ado­les­cente, Mouna, chef de famille d’une fratrie de sept après que la mis­ère ait ren­du son père fou. Mais la caméra, toute focal­isée sur la beauté et la résilience de son vis­age de petite fille, oublie de détailler la bru­tal­ité de son sort et des oppres­sions qu’elle subit.

Par son choix de laiss­er aux marges ce qui appa­raît comme le seul et unique com­bat d’Is­raël aujour­d’hui, Descrip­tion d’un com­bat a quelque chose d’in­audi­ble, sem­ble sor­tir d’une « préhis­toire » qui saisit le spec­ta­teur par son décalage avec le temps présent. Le signe est devenu la trace : la nais­sance et les promess­es de cette jeune nation, des sou­venirs d’une réal­ité oubliée. Et pour­tant, ce film est le seul de Mark­er à avoir don­né l’im­pul­sion à une autre œuvre : Descrip­tion d’un sou­venir de Dan Geva, qui en 2006 vient for­mer avec le film orig­i­nal un dip­tyque inat­ten­du, témoignant des trans­for­ma­tions d’Is­raël, répon­dant au réal­isa­teur et inter­ro­geant son regard. C’est peut-être que les brouil­lons d’un grand cinéaste peu­vent eux aus­si faire signe, dans l’at­tente d’une réponse.

Notes

Notes
↑1 Chris Mark­er – La Ciné­math­èque française, Pro­gramme du 7 jan­vi­er au 1er févri­er 1998.
↑2 Ibi­dem.