L’animation japon­aise est sou­vent con­sid­érée comme le dernier bas­tion d’une école dite « tra­di­tion­nelle » (c’est-à-dire priv­ilé­giant encore la 2D et le dessin sur papi­er) qui s’opposerait aux tech­niques numériques (notam­ment la 3D et les images de syn­thèse réal­isées par ordi­na­teur)[1]. Ce dual­isme n’a pour­tant pas lieu d’être : out­re le fait que des ani­ma­teurs d’un film en 2D peu­vent avoir recours au numérique (comme Masaa­ki Yuasa ou même Hayao Miyaza­ki), de nom­breuses pro­duc­tions de l’animation japon­aise intè­grent avec suc­cès des élé­ments 3D à leur esthé­tique bidi­men­sion­nelle. Au ciné­ma, les récents Pro­mare, Belle ou Demon Slay­er : Le train de l’infini emploient par exem­ple cette tech­nique pour dynamiser les mou­ve­ments de la caméra et l’avancée d’objets com­plex­es (le train de Demon Slay­er ou les robots de Pro­mare). La réal­i­sa­tion de pro­duc­tions inté­grale­ment en trois dimen­sions reste néan­moins plutôt rare com­parée au reste du vol­ume d’ani­me pro­duit au Japon et ces œuvres sont sou­vent jugées tech­nique­ment en deçà des pro­duc­tions occi­den­tales[2].

C’est dans cette his­toire des formes et des tech­niques que s’inscrit la sor­tie de De l’autre côté du ciel, réal­isé par Yusuke Hiro­ta et le stu­dio 4°C. Hiro­ta n’est pas étranger à cette indus­trie puisqu’il y tra­vaille comme réal­isa­teur de seg­ments en 3D d’ani­me depuis plus de vingt ans. Loin de réin­ven­ter l’usage de la tridi­men­sion­nal­ité, le film épouse au con­traire les canons des ani­me, mais en explo­rant les pos­si­bil­ités qu’offre l’animation numérique. Le film se déroule dans un décor gou­verné par un état total­i­taire, la ville des chem­inées, dont le ciel est en per­ma­nence recou­vert par une fumée noire. Lubic­chi, un jeune ramoneur, ren­con­tre Poupelle, un mon­stre con­sti­tué de déchets avec lequel il ten­tera de dis­siper la fumée pour dis­tinguer les étoiles. Ce scé­nario per­met le développe­ment d’un film tout en ver­ti­cal­ité dont les enjeux nar­rat­ifs ser­vent avant tout de pré­texte à gravir des échelles et des chem­inées, ou au con­traire à s’échapper dans des souter­rains et des dédales de ruelles empilées les unes sur les autres. L’univers steam­punk favorise la créa­tion d’un lieu très com­pact à la 3D exac­er­bée : des rues chevauchent les habi­ta­tions, qui sont elles-mêmes reliées par de longs tubes et échelles. Le méti­er de ramoneur de Lubic­chi jus­ti­fie par ailleurs son agilité – il se fau­file, saute, grimpe, tombe, tourne ou encore glisse.

Boule de neige

Ce dynamisme, Hiro­ta ne le can­tonne pas aux seules scènes d’action. Si ces dernières don­nent l’impression de ne jamais s’arrêter et sont struc­turées selon le principe bur­lesque qu’un élé­ment dans sa chute en entraîne tou­jours un autre (don­nant au film un rythme effréné, comme une sorte de boule de neige qui n’en fini­rait pas de grossir), le film regorge égale­ment de petits mou­ve­ments au sein de scènes moins spec­tac­u­laires (en par­ti­c­uli­er celles dan­sées) et de dia­logues plus apaisés. Hiro­ta ani­me les dis­cus­sions de façon à met­tre en avant le moin­dre élan des per­son­nages : par exem­ple, lorsque Poupelle se déplace, ce sont les dizaines d’objets le con­sti­tu­ant qui s’agitent. Les émo­tions des pro­tag­o­nistes ne sont plus soulignées grâce à l’animation de leur vis­age, mais plutôt par les mou­ve­ments généraux du corps et ceux de la caméra. En résulte un film en con­stant déplace­ment qui séduit par sa capac­ité à tou­jours trou­ver des moyens d’ouvrir le cadre au mou­ve­ment ; une approche qui tisse par ailleurs des liens avec le jeu vidéo, notam­ment dans une scène où les pro­tag­o­nistes enchaî­nent les obsta­cles sur une série de plate­formes. Si le scé­nario ramène par­fois bru­tale­ment De l’autre côté du ciel à son statut de film pour enfants, il n’en reste pas moins que Hiro­ta sem­ble beau­coup s’amuser à être enfin aux com­man­des d’une œuvre inté­grale­ment en 3D. Sa joie est com­mu­nica­tive.

Notes

Notes
↑1 Idée reçue notam­ment reprise par Blink Blank dans leur deux­ième numéro, p. 96 : « Au Japon, où, dans le champ de l’image par image, le dessin ani­mé à longtemps régné sans partage, on assiste à une inflex­ion sen­si­ble de la pro­duc­tion ani­mée con­tem­po­raine vers une 3D imposée sur la scène inter­na­tionale par les stu­dios améri­cains. »
↑2 Cf. l’article de Pauline Cro­quet dans Le Monde : « Très réputé dans l’animation 2D, le Japon est un peu plus à la peine en matière de créa­tion 3D, oblig­eant là aus­si les entre­pris­es à se tourn­er vers des savoir-faire occi­den­taux. ». Pour l’autrice, les ani­ma­teurs japon­ais doivent pren­dre exem­ple sur des Occi­den­taux (en l’occurrence le français Thomas Romain for­mé aux Gob­elins) afin de rat­trap­er un cer­tain retard tech­nique ; c’est aus­si ce que sous-entend la chaîne Accent­ed Cin­e­ma lorsqu’elle com­pare l’animation de Aya et la sor­cière aux pro­duc­tions Disney/Pixar.