Après In the Fam­i­ly, qui datait déjà de 2011, E.D. Dis­tri­b­u­tion récidive aujourd’hui en assur­ant la sor­tie dans les salles français­es d’un pre­mier long-métrage réal­isé cette fois-ci en 2009 par un illus­tre incon­nu, Lau­rence Thrush. Autant dire une éter­nité à l’échelle d’une économie où des films indépen­dants aus­si ténus et sin­guliers ont peu de chances de faire enten­dre leurs voix en dehors des quelques fes­ti­vals où ils ont été primés. Cette exhuma­tion tar­dive mais salu­taire con­firme l’importance d’un tra­vail qui con­siste aus­si à savoir s’inscrire à rebours des engoue­ments du jour pour écrire une autre his­toire du ciné­ma indépen­dant. Une his­toire qui se dou­ble d’une géo­gra­phie sans fron­tières, dans laque­lle un Bri­tan­nique expa­trié à Los Ange­les décide un jour de planter sa caméra au Japon pour y tourn­er, dans une langue et une cul­ture qui lui sont étrangères, une fic­tion inspirée du phénomène fasci­nant des hikiko­mori.

Malaise dans la civilisation

Ce terme désigne à la fois une patholo­gie et ceux qui en souf­frent, générale­ment des ado­les­cents qui, du jour au lende­main, restent con­finés dans leurs cham­bres par peur d’affronter le monde. Cette déso­cial­i­sa­tion rad­i­cale touche de plein fou­et leurs familles, vic­times col­latérales d’un isole­ment impos­si­ble à sur­mon­ter pour ces jeunes en l’absence d’une inter­ven­tion extérieure, que les proches ne sol­lici­tent qu’en dernier recours, la honte de recon­naître la présence d’un hikiko­mori pri­mant sou­vent sur la néces­sité de leur venir en aide. C’est le drame d’Hiroshi (Ken­ta Negishi, qui l’a lui-même vécu) et de dizaines mil­liers d’autres lit­térale­ment inca­pables d’intégrer un mod­èle social nip­pon jugé aus­si rigide qu’anomique.

La force de Lau­rence Thrush tient à sa volon­té délibérée de dérober à notre regard la souf­france psy­chique de ce garçon ordi­naire dès le moment où il ne quit­tera plus sa cham­bre. Comme sa mère, son père et son frère cadet, le spec­ta­teur se trou­ve de l’autre côté de la porte et ne ver­ra pra­tique­ment plus Hiroshi, si ce n’est la découpe de son ombre lorsqu’il descend furtive­ment la nuit dans la cui­sine pour piller le frigidaire. L’importance du hors-champ procède de toute évi­dence ici d’un refus de tout eth­no­cen­trisme, même si les hikiko­mori ont essaimé depuis longtemps en Occi­dent. Peu enclin à « expli­quer les raisons ou les caus­es de l’en­fer­me­ment volon­taire », le réal­isa­teur préfère « mon­tr­er com­ment les actes d’un mem­bre de la famille rejail­lis­sent sur les autres »[1]. En faisant ce choix, Thrush se donne égale­ment les moyens de tourn­er un film d’horreur, dans lequel un mon­stre mutique élit domi­cile dans une ban­lieue pavil­lon­naire, jusqu’à l’arrivée d’un exor­ciste.

Quelques séquences intro­duc­tives suff­isent à mesur­er la détresse d’Hiroshi, notam­ment celle au cours de laque­lle il engage une con­ver­sa­tion avec une incon­nue, qui l’accable rapi­de­ment de ses his­toires de bureau. Sa politesse souri­ante mât­inée de désar­roi trahit toute l’incompréhension qui le gagne face aux triv­i­al­ités de cette exis­tence pro­gram­mée. Ryth­mée par les aller-retours entre sa mai­son et la salle de classe, la sienne n’est pas moins dés­espérante. Les plans larges priv­ilégiés pen­dant la pre­mière demi-heure ouvrent pour­tant à Hiroshi des lignes de fuite, qui sont autant d’échappées illu­soires dans lesquelles il s’engouffre momen­tané­ment, le temps de faire l’école buis­son­nière, avant de se heurter à des bar­reaux invis­i­bles. Si la société est une prison, pourquoi quit­ter la cel­lule de sa cham­bre à couch­er ? sem­ble-t-il se deman­der. « Je voudrais que tout le monde dis­paraisse », écrit plus tard Hiroshi à sa mère sur un bout de papi­er. Voilà pour lui la ter­ri­fi­ante con­di­tion de la seule lib­erté pens­able.

Le grand absent

De ce film où le per­son­nage prin­ci­pal est escamoté presque d’emblée, le grand absent n’est pas néces­saire­ment celui que l’on croit: il s’agit évidem­ment du père, chez qui le déni le dis­pute à l’impuissance devant la grav­ité de la sit­u­a­tion. La scène où celui-ci tente, en vain, d’extraire par la force son aîné de sa cham­bre est symp­to­ma­tique d’un effon­drement de l’autorité parentale tra­di­tion­nelle. Soucieux de préserv­er les apparences, cet homme fini­ra lui aus­si par être évac­ué du réc­it, n’ayant plus aucun rôle à y jouer. Mais Thrush est trop sub­til pour se ris­quer à des rac­cour­cis didac­tiques sur la famille japon­aise. S’il par­ve­nait à quit­ter sa cham­bre, Hiroshi souhait­erait quand même, con­tre toutes attentes, vivre avec son père, grif­fonne-t-il en réponse à une ques­tion de sa mère. Quant au petit frère, man­i­feste­ment plus équili­bré, il souf­fre d’être rejeté par les cama­rades de sa nou­velle école, prob­a­ble­ment davan­tage qu’Hiroshi ne l’a jamais été avant son burnout. Il faut saluer ici les comé­di­ens, presque tous des non-pro­fes­sion­nels, qui inter­prè­tent ces per­son­nages avec une justesse lavée de tout pathos, à l’unisson d’un noir et blanc à la sobriété étudiée mais sans affé­terie. L’usage parci­monieux de la musique – une élec­tron­ique dis­crète et poignante signée par Pan Amer­i­can – est l’unique effet de style que s’autorise ce film tra­vail­lé par une exi­gence con­stante de réal­isme, mais que seule la fic­tion pou­vait ren­dre pos­si­ble.

Notes

Notes
↑1 Entre­tien avec Lau­rence Thrush, http://bit.ly/1wgLnvk.