Pour vivre, Daniel peint des déc­la­ra­tions d’amour. Décon­nec­té de la vie réelle, il passe son temps à traîn­er avec son ami Papy qui, à son opposé, est d’une droi­ture mani­aque. En fil­mant des per­son­nages con­fron­tés à leurs respon­s­abil­ités, le réal­isa­teur de Nói Albínói con­firme un univers sin­guli­er, légère­ment par­a­sité par une his­toire à la moral­ité pesante.

Les per­son­nages de Dark Horse nav­iguent en par­al­lèle de la société. Daniel plane au-dessus, son ami Papy plutôt en dessous, comme écrasé par les règles de vie qu’il s’im­pose. Daniel ne com­prend pas le sys­tème fis­cal du pays, les règles de tra­vail. Il vit de graf­fi­tis, des déc­la­ra­tions d’amour peintes sous les fenêtres de femmes désirées et com­mandées par leur amant ou pré­ten­dant. Il pra­tique une sorte de séré­nade mod­erne avec pro­fes­sion­nal­isme et naturel. La mar­gin­al­ité de Daniel n’est pas dans le refus de la société mais dans celui de quit­ter sa lib­erté d’éter­nel ado­les­cent.

Sur ce thème clas­sique de l’homme enfant, Dagur Kári fab­rique un film aux formes orig­i­nales. Daniel-rebelle impli­querait une approche sociale. Daniel-adulte-totale­ment-irre­spon­s­able, Dark Horse resterait un film pure­ment comique. Ici, Daniel fluctue entre son monde de rêve et l’autre, où des règles exis­tent, aux­quelles il se retrou­ve peu à peu con­fron­té. Le face à face avec un employé de l’ad­min­is­tra­tion fis­cale, au début du film, révèle la dis­tance psy­chologique qui sépare ces deux hommes. L’employé ne peut qu’être soupçon­neux devant 5 euros déclarés en qua­tre ans, Daniel ne peut com­pren­dre le prob­lème. En refer­mant la porte du bureau, il remet ses écou­teurs, ren­tre dans sa petite voiture ronde. Rien n’indique la rage, la moin­dre colère ou peur d’une sanc­tion, même pas qu’il s’en fout, il est au-delà. Entre la musique (calée sur l’é­coute de Daniel), les sons doux ou sif­flants sans sources vis­i­bles ou imag­in­ables, entre le noir et blanc au grain très appar­ent et les rues désertes de Copen­h­ague, tout pousse vers son petit monde où il est seul et sere­in, avec des incur­sions de quelques ter­riens tran­quilles.

À son opposé, Papy est droit. Papy veut devenir arbi­tre mais il a oublié que le foot­ball est surtout un jeu. Pour lui, c’est des règles avant tout. De même, dans la vie, il tente vaine­ment d’obéir à des règles strictes. L’ami­tié paraît immuable entre les deux jeunes, dif­férents, mais proches par leurs sin­gu­lar­ités respec­tives. Comme entre The Dude et Wal­ter Sobchak, dans The Big Lebows­ki, leur oppo­si­tion n’empêche pas une rela­tion qui dévie le manichéisme. C’est la réus­site de Kári pour ces per­son­nages mais les lim­ites du mod­èle face à celui du juge. Tar­di­ve­ment amenée, mon­tée en par­al­lèle, l’his­toire de ce père de famille, tra­vailleur rangé en proie aux doutes exis­ten­tiels qui prof­ite d’un voy­age d’af­faires pour ten­ter de s’é­vad­er d’un chemin tracé, impose une morale pesante à laque­lle le film avait jusque-là rel­a­tive­ment échap­pé.

Dark Horse est ce qui pour­rait s’ap­pel­er un film-atmo­sphère, une œuvre où l’am­biance par­ti­c­ulière qui s’en dégage joue forte­ment sur la manière d’ap­préhen­der l’in­trigue. Découpé en chapitres plus ou moins autonomes, le réc­it suit l’ou­ver­ture de Daniel. La force de ce découpage est de cal­quer sa dés­in­vol­ture sur le regard du spec­ta­teur face au réc­it. Lorsque, ayant ren­con­tré Francesca, aus­si lunaire que lui, il se retrou­ve obligé de faire face à son avenir, même sa rapi­de fuite appa­raît comme pais­i­ble. La con­struc­tion de la nar­ra­tion per­met ain­si de voir la sec­onde par­tie du film avec un cer­tain recul par rap­port à la détresse de Daniel. C’est assez tar­di­ve­ment que l’his­toire se pré­cip­ite lorsqu’une per­tur­ba­tion majeure fait évoluer les per­son­nages. Alors qu’au début, chaque élé­ment sem­ble esquiss­er un hori­zon au réc­it, c’est en fait la créa­tion d’une ambiance par les réac­tions de Daniel et la mise en scène. Arrivé au moment où tout s’emballe, alors que lui-même réag­it, l’habi­tude est prise de regarder le film avec la dis­tance qui sépare son petit monde de la réal­ité. Dagur Kári a l’ha­bileté de con­serv­er jusqu’à la fin des scènes con­tem­pla­tives qui trans­portent doré­na­vant plus le spec­ta­teur que les per­son­nages. Dans le bus qui tra­verse un bout de désert espag­nol, la descrip­tion que fait le guide des pier­res, pour­tant pure­ment tech­nique, devient tout à coup poé­tique, une scène qui tranche avec les dif­fi­cultés que vit Daniel. C’est peut-être pourquoi il ordonne au chauf­feur de stop­per le bus et s’en­fonce dans cette nature figée comme au-dessus des hommes. Une scène où il com­prend à la fois qu’il est un peu pareil à ces cail­loux, qu’il ne pour­ra pas le rester, et qu’au fond ce n’est pas grave. S’il est dom­mage que le scé­nario ramène Dark Horse à une morale un peu fourre-tout, il restera après le film le sou­venir de son atmo­sphère, la mar­que de fab­rique en devenir de Dagur Kári.