Pre­mier long métrage de la réal­isatrice libanaise Danielle Arbid, cette chronique sub­jec­tive du Bey­routh des années 1980 suit le regard de la petite Lina et occulte volon­taire­ment les hor­reurs de la guerre qui se déroule à l’ex­térieur. Plongée au cœur du cyclone des sen­ti­ments et des rancœurs famil­iales, le film livre une vision intimiste des champs de bataille, ceux creusés par le plaisir et le jeu, empor­tant corps et âmes dans le tumulte de l’in­stant et de la jouis­sance…

Bey­routh, 1983. Siham, la jeune bonne syri­enne “achetée” par une famille libanaise aisée, vit inten­sé­ment et en toute lib­erté chaque moment de plaisir arraché à son quo­ti­di­en dif­fi­cile, sous les yeux de son amie et com­plice Lina, douze ans, fille des maîtres de mai­son. Sans juge­ment, la caméra épouse le regard de Lina, obser­va­trice muette des ébats amoureux de son aînée. En quelques scènes, les mul­ti­ples rap­ports de force qui lient les per­son­nages appa­rais­sent et révè­lent des êtres en guerre avec eux-mêmes et au bord du gouf­fre. Les par­ents de Lina se déchirent… La vio­lence du père, dis­tant et agres­sif, élec­trise le cli­mat au sein du huis clos famil­ial, gou­verné par la tante Yvonne, per­son­nage haut en couleurs, fig­ure de la mère autori­taire et intran­sigeante. À elle seule, elle sem­ble représen­ter les derniers ves­tiges d’un monde déchu, celui de la bour­geoisie chré­ti­enne libanaise. Les seuls moments de com­mu­nion de la famille sont finale­ment ceux où, blot­tis dans les abris, ils écoutent en silence les bombes tomber au-dehors…

Car la guerre est bien là : leit­mo­tiv sonore et visuel, plans répétés séparant chaque scène, plans fix­es cadrés sur les immeubles en ruines, entrap­erçus des fenêtres de la mai­son. Mais le con­flit reste un décor, certes oppres­sant, mais sec­ondaire. La vraie guerre est celle que se livrent les per­son­nages, dans leur désir de vivre et d’aimer indépen­dam­ment du con­texte extérieur. Réc­it d’ap­pren­tis­sage, le film des­sine avec justesse l’éveil à la sen­su­al­ité de la petite Lina, ses peurs et ses révoltes qui transparais­sent avec force à tra­vers son seul regard. Les dia­logues sont en effet le plus sou­vent min­i­mal­istes, mais comme le souligne la réal­isatrice, elle a cher­ché avant tout à représen­ter des « corps flot­tants et indo­lents », des expres­sions filmées au plus près. Le trou­ble qui se dégage du per­son­nage de Lina, tête de femme sur un corps d’en­fant, témoigne de l’am­biguïté à la fois de son âge et de ses rela­tions avec la bonne, entre amour et jalousie. Lina fini­ra en effet par dénon­cer Siham lorsque celle-ci lui con­fiera son pro­jet de fuite avec Mar­wan son amant, le seul échap­pa­toire qui lui reste.

Le par­ti pris du film est donc clair, loin de toute visée doc­u­men­taire et objec­tive. L’his­toire retracée, éminem­ment sub­jec­tive, a d’ailleurs de nom­breuses réso­nances auto­bi­ographiques comme le con­fie la réal­isatrice. Elle est elle-même née à Bey­routh et y a vécu de 1970 à 1987. Elle s’i­den­ti­fie en ce sens à la vision que Lina porte sur le monde des adultes qu’elle décou­vre : pour Danielle Arbid, en effet, sous ses yeux de petite fille, « la cru­auté nais­sait dans la mai­son, c’est de là qu’elle par­tait et con­t­a­m­i­nait le monde entier ».

Cette sub­jec­tiv­ité exac­er­bée sem­ble être ren­due par une manière de filmer en plans très ser­rés sur les vis­ages et les corps, con­trastant avec l’ac­céléra­tion opérée par les scènes plus vio­lentes. Le rap­port aux sens, au touch­er notam­ment est prég­nant, comme le souligne la réal­isatrice : « je voulais frag­menter un monde que l’on ne perçoit que par bribes et filmer instinc­tive­ment, très près des corps, dans les détails. Comme un canevas qui se tisse et n’est révélé qu’à la fin dans sa total­ité. Je voulais que la couleur du béton rap­pelle la couleur de la chair et que la chair soit omniprésente dans le film. De la noirceur des décors à la vul­néra­bil­ité des corps, j’imag­i­nais comme un voile qui envelop­perait ce film dans un passé vio­lent et bien pro­tégé, qui ne devient jamais présent. » La ron­deur et la sou­p­lesse des gestes, le con­tour d’une épaule, le pas­sage d’un doigt sur l’embrasure d’une porte con­trastent ain­si avec les lignes géométriques des immeubles et de la cage d’escalier, ces plans urbains froids et découpés étant jux­ta­posés au final de manière à clore le film sur une vision de Bey­routh, pour le coup étrange­ment extérieure et déshu­man­isée.

La descrip­tion somme toute légère des amours de Siham et de ses escapades avec Lina pour­rait sem­bler sans intérêt au vu des enjeux et ten­sions poli­tiques de la guerre qui les enser­rent dans la peur et l’in­cer­ti­tude. Mais la visée psy­chologique affichée et assumée fait de ce film un réc­it d’ap­pren­tis­sage réus­si, servi par les deux jeunes actri­ces dont la beauté éclate par leur force de désir et de vie.