Biélorussie, 1942. Deux hommes dis­simulés dans une forêt se pré­par­ent à ren­dre vis­ite à un troisième, le cama­rade Souché­nia, résis­tant comme eux mais accusé de trahi­son. Si le spec­tre de la Sec­onde Guerre mon­di­ale han­tait déjà My Joy, Dans la brume l’aborde de front pour inter­roger tou­jours la pos­si­bil­ité du Bien au sein d’une société humaine.

Dès son pre­mier plan, Sergei Loznit­sa affirme et com­mu­nique une impli­ca­tion physique dans l’univers de son réc­it. Il nous y pose et nous laisse débrouiller les fils de nos per­cep­tions : à la suite de sol­dats et de leurs pris­on­niers, nous arrivons sur la place boueuse d’un vil­lage, enten­dons le mot “Wehrma­cht” et devi­nons la mise à mort des pris­on­niers. Lorsque par la suite nous nous retrou­vons dans la forêt – mag­nifique­ment ren­due par une pho­togra­phie toute en sub­til­ités –, l’identité des deux hommes comme le motif de leur vis­ite nous sont obscurs. Ce n’est que bien plus tard que nous appren­drons qu’à la pendai­son inau­gu­rale, Souché­nia a mys­térieuse­ment échap­pé et qu’il est dès lors con­damné à être exé­cuté par ceux de son pro­pre camp.

S’ac­cor­dant à la péri­ode trou­ble qu’il tente de restituer, Loznit­sa met le spec­ta­teur dans l’obligation con­stante d’élucider ce qu’il a en face de lui. Non seule­ment les don­nées infor­ma­tives sont mai­gres, mais les per­son­nages font preuve d’une retenue qui rend leurs émo­tions comme leurs inten­tions dif­fi­ciles à cern­er. C’est cepen­dant le par­ti pris visuel du cinéaste qui reste le plus frap­pant. Loznit­sa met en place un sys­tème de vision blo­quée : il déroule de longs seg­ments nar­rat­ifs en nous refu­sant la vision glob­ale que pour­raient fournir cadrage élar­gi ou mon­tage. Au champ vient rarement répon­dre un con­trechamp et c’est ain­si une part impor­tante de l’action qui reste sous­traite à notre regard. Le cinéaste nous fait sen­tir notre con­fine­ment dans le cadre ou nous place au con­traire face à ce que les per­son­nages eux ne voient pas. Dans la brume instille le vif sen­ti­ment que, pour un per­son­nage comme pour le spec­ta­teur, voir une chose équiv­aut à ne pas voir toutes les autres. Du fait de l’in­con­fort ain­si pro­duit, le sort des per­son­nages résonne un peu plus en nous : enser­ré dans une voie qua­si­ment toute tracée, cha­cun sem­ble con­stam­ment entouré de points aveu­gles, qui se trans­for­ment bien­tôt en nou­velles men­aces, en nou­velles cat­a­stro­phes.

D’énigme en énigme et au gré de trois grands flash­backs, nous évolu­ons dans ce monde qui a la même opac­ité que le nôtre. Loznit­sa évite habile­ment les écueils courants de la recon­sti­tu­tion his­torique – les excès de con­tex­tu­al­i­sa­tion, de romanesque et de lieux com­muns. Met­tant l’accent sur des détails aus­si con­crets qu’intemporels, plutôt que d’accumuler les fétich­es his­toriques, il donne vie à son univers. Son film n’est pour­tant qu’en par­tie nat­u­ral­iste et joue tout autant sur un reg­istre sym­bol­iste. Dans My Joy, on obser­vait déjà une dis­cor­dance entre les actes des uns et leurs réper­cus­sions sur les actes des autres : à un acte d’indulgence ou de générosité répondait générale­ment un acte agres­sif. Loznit­sa reprend ici ce même sché­ma en le pous­sant plus loin : la fig­ure du Bien qu’il met en scène à tra­vers le per­son­nage de Souché­nia touche au sur­na­turel, à la sain­teté. Elle pro­duit des images mar­quantes : celle d’un homme frig­ori­fié qui ne pense pour­tant pas une sec­onde à s’approprier les vête­ments chauds du cadavre voisin, qui s’obstine plutôt à porter celui-ci sur son dos pour le main­tenir à dis­tance des cor­beaux. De façon plus abstraite, il s’agit de l’image d’un homme qui n’est pas atteint par la déliques­cence qui l’entoure et qui donc la révèle.

Mais à mesure que le film pro­gresse, celui-ci se met à ressem­bler de plus en plus à une mécanique bien huilée et ses per­son­nages aux rouages d’une démon­stra­tion. Ce qui était au départ une expéri­ence de l’opacité finit par souf­frir d’un excès de clarté. Quelques élé­ments mal­venus – un mono­logue qui explicite les enjeux du film, un plan final lit­téral – finis­sent de faire tomber le masque de vie que le cinéaste avait su don­ner à son réc­it. Comme dans My Joy, il s’obstine à le refer­mer par une con­clu­sion facile, qui appau­vrit le film dans son ensem­ble. Sa maîtrise est indé­ni­able, dom­mage qu’il n’ait pas su finale­ment lâch­er prise.