Suite spir­ituelle de Maï­dan, sor­ti il y a dix ans après les man­i­fes­ta­tions pro-européennes au cen­tre de Kiev, L’Invasion est com­posé de scènes de vie dans une Ukraine en guerre, sans qu’aucun affron­te­ment ne soit directe­ment filmé. Il s’ag­it du film le plus wise­manien du cinéaste, d’abord au niveau du mon­tage : Loznit­sa prend le temps de filmer des scènes sous plusieurs angles, ni de trop près ni de trop loin, en insérant entre chaque bloc de durée des plans de tran­si­tion qui esquis­sent un cir­cuit humain et matériel. En témoigne la séquence mon­trant des citoyens ukrainiens dépos­er des livres dans un café lit­téraire, avant qu’ils ne soient trans­portés jusqu’à un cen­tre de recy­clage où ils finiront broyés et trans­for­més en balles de papi­er et de car­ton. Avec patience, Loznit­sa mon­tre chaque étape du proces­sus et détaille la façon dont la matière change en fonc­tion de son envi­ron­nement. Objets de valeur lorsqu’ils gar­nissent les étagères d’une librairie, les ouvrages devi­en­nent ensuite de vul­gaires tas de papi­er une fois com­pressés et lacérés en vue du recy­clage : un clas­sique broché de Dos­toïevs­ki finit par ali­menter l’effort de guerre (en devenant une boîte en car­ton ren­fer­mant des vivres, comme le sug­gère la séquence suiv­ante, con­sacrée à une dis­tri­b­u­tion ali­men­taire). De la même manière, le film suit dans son ensem­ble une tra­jec­toire cir­cu­laire, en s’ouvrant sur une marche funèbre et en s’achevant sur les larmes des pas­sants devant les gerbes de fleurs à la mémoire des dis­parus. Entre ces deux bornes, Loznit­sa par­court une bonne par­tie du pays, de la ville à la cam­pagne, en faisant réson­ner les séquences les unes avec les autres : un enter­re­ment et une nais­sance ; un entraîne­ment mil­i­taire et un cen­tre de réé­d­u­ca­tion pour vétérans mutilés ; un grand immeu­ble tout juste bom­bardé et une vieille dame qui recon­stru­it, pierre après pierre, le muret d’une petite mai­son de cam­pagne.

Wise­manien, le film l’est aus­si dans sa manière de filmer le quo­ti­di­en rit­u­al­isé d’un peu­ple en guerre, avec funérailles, mariages, dans­es, prières, bap­têmes col­lec­tifs, choré­gra­phies mil­i­taires et cours d’histoire aux accents pro­pa­gan­distes. « Le monde, en vérité, est une céré­monie », écrivait le soci­o­logue Erwin Goff­man, dont Wise­man s’est inspiré dans les années 1960 au moment de réalis­er ses pre­miers films, de Titi­cut Fol­lies à High School. La maxime appa­raît d’autant plus vraie dans un con­texte de guerre, comme l’il­lus­tre L’Invasion : le pays n’a pas d’autre choix que de mul­ti­pli­er les pro­ces­sions pour sur­vivre, en par­ti­c­uli­er face à la men­ace d’un voisin qui cherche à effac­er sa cul­ture.

C’est ce que le cinéaste a prob­a­ble­ment retenu de ses années passées du côté du mon­tage d’archives (il n’avait plus filmé le « présent » depuis Auster­litz en 2016). Dans les très beaux Babi Yar. Con­texte, L’Histoire naturelle de la destruc­tion ou The Kiev Tri­al, Loznit­sa rete­nait moins les images des événe­ments his­toriques majeurs que ce qui se jouait en périphérie, avant ou après le drame, etc. Géo­graphique­ment, il évite ain­si le front dans L’Invasion et élude les scènes de guerre, déjà grande­ment médi­atisées et relayées, pour se con­cen­tr­er sur ce que per­son­ne d’autre, ou presque, n’en­reg­istre. C’est comme si le doc­u­men­tariste s’adressait à un mon­teur futur, qui serait en mesure de voir dans les scènes de vie rit­u­al­isées un tré­sor archivis­tique, témoignage vivace que la guerre ne se résume jamais à un défilé de tanks et de vestes en treil­lis : pen­dant que les mis­siles tapis­sent le ciel, des enfants vont à l’école pour appren­dre en chœur le nom des océans.