Au nord du Por­tu­gal, près de la petite com­mune de Covas do Bar­roso, la rumeur enfle : une entre­prise d’exploitation s’apprête à installer la plus grande mine de lithi­um à ciel ouvert d’Europe. Dans ce court doc­u­men­taire (1h17) présen­té à la dernière Quin­zaine des cinéastes sous le titre A savana e a mon­tan­ha, la men­ace n’est présente qu’indirectement à l’écran, par l’intermédiaire d’une poignée d’ouvriers mutiques ou d’une enseigne accrochée sur l’une des façades du vil­lage. Covas do Bar­roso s’achève d’ailleurs sur un encart qui pré­cise qu’« aucun enne­mi n’a été filmé ». Si le choix de tron­quer une par­tie du con­flit peut paraître de prime abord éton­nant, le film de Paulo Carneiro trou­ve sa cohérence dans ce biais de cadrage, puisqu’il con­siste en un re-enact­ment des débuts de la lutte (tou­jours en cours) qui ani­me cette petite com­mu­nauté rurale. Ce que l’on voit s’est déjà pro­duit, et les paysans incar­nent à l’écran leurs pro­pres rôles, dans une remise en scène à laque­lle l’adversaire poli­tique (la firme bri­tan­nique Savan­nah Resources) n’a évidem­ment pas par­ticipé.

La pra­tique du re-enact­ment (c’est-à-dire une recon­sti­tu­tion) a accouché ces dernières années de nom­breux doc­u­men­taires semi-fic­tion­nels, com­posés d’une part impor­tante de jeu théâ­tral, de struc­tures sophis­tiquées et de réc­its psy­ch­an­a­ly­tiques (auto)centrés sur l’intimité et l’identité (Les Filles d’Olfa, Lit­tle Girl Blue, La Mère de tous les men­songes). Tout en s’inscrivant dans cette ten­dance, Covas do Bar­roso préfère quant à lui le col­lec­tif à l’individualité, la pic­tural­ité à la théâ­tral­ité et la sim­plic­ité à la sophis­ti­ca­tion. Le re-enact­ment est ici la matrice d’un film con­tem­platif où les séquences de lutte « rejouées » visent autant à filmer les gestes des per­son­nages que le ter­ri­toire qu’ils habitent et cherchent à défendre. Le fait de recon­stituer pour doc­u­menter per­met à Carneiro de façon­ner de véri­ta­bles tableaux vivants, évo­quant par­fois des plans de west­ern clas­sique ou des toiles de la Renais­sance. De longues vues d’ensemble car­togra­phient le vil­lage à la façon d’un ranch pris d’assaut au milieu des mon­tagnes, tan­dis que cer­tains plans de paysage sont cadrés et étalon­nés de manière à trans­former l’e­space en un lieu qua­si fan­tas­tique d’où émer­gent, dans la pro­fondeur de champ, des créa­tures et des fig­ures dignes d’une fable. Toutes pro­por­tions gardées, on pense par­fois à Pedro Cos­ta, avec ses sil­hou­ettes tapies dans l’ombre, ou aux pre­miers films d’Alain Guiraudie, dont les causs­es déser­tiques accueil­laient des réc­its aux accents de west­ern.

C’est à cet endroit que les ambi­tions esthé­tiques et poli­tiques s’articulent : en se fon­dant sur un réel « re-fab­riqué », la lutte est mag­nifiée et les paysans accè­dent à un imag­i­naire dont ils sont habituelle­ment écartés. L’ultime plan du film, un trav­el­ling long de plusieurs min­utes, accom­pa­gne par exem­ple l’un des pro­tag­o­nistes tra­ver­sant le vil­lage comme un duc en route pour la chas­se, juste après qu’une séquence musi­cale (sans doute un peu trop explicite en ter­mes d’iconisation) a brossé les por­traits des paysans, filmés frontale­ment en gros plans sur leurs tracteurs. Bien qu’il creuse un sil­lon moins baroque, Covas do Bar­roso résonne ici avec le tra­vail d’autres cinéastes por­tu­gais con­tem­po­rains (Miguel Gomes, Joao Pedro Rodrigues, Pedro Pin­ho), dont les films, à mi-chemin entre fic­tion et doc­u­men­taire, font appel aux mythes et aux icônes – celles, en par­ti­c­uli­er, des mar­tyrs – afin de fig­ur­er une résis­tance poli­tique.