La tra­jec­toire de Laeti­tia Mas­son n’en finit pas de décon­cert­er depuis l’âpreté et la belle finesse nat­u­ral­iste de En avoir (ou pas) en 1996. Après ce pre­mier long-métrage salué par la cri­tique et le pub­lic, elle n’a de cesse de décon­stru­ire la nar­ra­tion et l’esthétique de son ciné­ma. Coupable s’inscrit dans cette con­ti­nu­ité, un meurtre et l’enquête qui s’ensuit ser­vent de pré­texte à une quête de l’amour et de la vérité des êtres. Quelques ful­gu­rances, d’un point de vue visuel et surtout de la part d’un très séduisant cast­ing, mais l’ensemble laisse pour le moins dubi­tatif.

Les pre­miers plans sont accom­pa­g­nés de la voix-off de l’écrivain et philosophe Michel Onfray qui livre sa vision de l’amour et de l’âme sœur qu’il ramène aux mythes et à la croy­ance par un bal­ance­ment per­pétuel entre réel et idéal : un arraison­nement non raison­né de deux moitiés. Le procédé n’est pas sans faire songer aux inter­ven­tions du pro­fesseur Laborit qui inau­gurent et ryth­ment Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais. Le sci­en­tifique con­fronte trois des­tinées humaines à ses travaux de biolo­gie com­porte­men­tale. Mais la com­para­i­son ne doit pas être poussée plus loin dans la mesure où cette entrée en matière sert sim­ple­ment, selon la cinéaste, « à pos­er le style » du film. En la matière, on a déjà vu la mise en œuvre de moyens plus hum­bles et effi­caces. Nar­ra­tion et esthé­tique oscilleront con­stam­ment entre nat­u­ral­isme et sophis­ti­ca­tion, réel et inter­ro­ga­tion sur le réel.

Paul Kaplan est tué à son domi­cile, (Kaplan ? celui de La Mort aux trouss­es, per­son­nage sans exis­tence ?). Le meurtre agite un micro­cosme hétérogène. Blanche (Anne Con­signy), la femme de celui-ci, est soupçon­née et ne fait pas grand-chose pour s’en défendre. On fait appel à Lucien Lam­bert (Jérémie Renier), un avo­cat médiocre qui entre­tient une rela­tion de la même nature avec sa femme Dolorès (Ami­ra Casar). Pas d’enquête sans polici­er : l’inspecteur Berg­er (Denis Poda­ly­dès) est sur l’affaire. Quant à la cuisinière des Kaplan, l’étrange, idéal­iste et rad­i­cale Mar­guerite (Hélène Fil­lières), elle rode à leur domi­cile. D’abord éclatées, les tra­jec­toires se recoupent, s’entrechoquent. À la manière d’une réac­tion chim­ique, une étrange alchimie du désir, faite de fas­ci­na­tion et d’incertitude, se met en place entre des indi­vidus désyn­chro­nisés. La mai­son des Kaplan devient un cen­tre de grav­ité fan­tas­ma­tique qui se rem­plit chaque nuit des uns des autres, observés et obser­va­teurs. Les pro­tag­o­nistes sont placés dans un état de flot­te­ment et d’incertitude, qui aus­si celui du spec­ta­teur.

Coupable se sig­nale par une esthé­tique dis­con­tin­ue accor­dant dif­férents statuts à l’image, aus­si bien entre les plans qu’au sein d’un même plan. Une imagerie crue, proche du ton doc­u­men­taire, côtoie une styl­i­sa­tion poé­tique. Quelques exem­ples pour la sec­onde ten­dance : une étreinte entre l’avocat et sa femme ou encore sur un pon­ton avec des sil­hou­ettes découpées en un con­tre-jour assuré par une eau sat­urée des éclats du soleil. Le mon­tage obéit égale­ment à des pré­ceptes de dis­con­ti­nu­ité, entre étire­ment des durées et rup­tures nettes, musique et son y com­pris. À n’en pas douter, Laeti­tia Mas­son est à ranger chez les gar­di­ens du tem­ple godar­d­i­en… Seule­ment la magie qui fait qu’un plan se rem­plit de poésie est bien capricieuse et cela sonne régulière­ment creux. Le film s’en relève par­fois dif­fi­cile­ment. Et il faut sou­vent toute la sci­ence du jeu décalé des acteurs pour faire exis­ter plans ou scènes, par­ti­c­ulière­ment ici Hélène Fil­lières et Jérémie Renier. On serait tout à fait enclin à hon­or­er les pris­es de risques de Laeti­tia Mas­son s’ils n’aboutissaient pas à cette impres­sion d’inachèvement.