[Berlin 2011]

Coro­lianus, le pre­mier film de l’acteur Ralph Fiennes, adap­ta­tion du Cori­olan de Shake­speare était assez intri­g­ant. Lorsqu’on appre­nait qu’elle était une trans­po­si­tion du drame antique dans un cadre allé­gorique mod­erne (sous les aus­pices bien con­nus de “ces œuvres si mod­ernes, aux reten­tisse­ments si con­tem­po­rains, le monde ne change pas, etc.”), on pou­vait peut-être s’effrayer avec quelques raisons. Mais le résul­tat est un film très beau, extrême­ment émou­vant, et mag­nifique­ment inter­prété (à tous les sens du terme). Un vrai film de guerre, avec des balles qui claque­nt, des explo­sions, du sang, mais aus­si un vrai drame poli­tique et humain, en demi-teintes gris-vert.

Fiennes filme sa tragédie un peu à la manière de Watkins, dans une sorte d’esthétique qui s’inspirerait des médias (plusieurs grands titres de jour­naux télévisés parsè­ment d’ailleurs le film), mais en les pous­sant beau­coup plus loin : on s’approche très près des vis­ages (les plans d’ensemble, et même de pied, sont extrême­ment rares), on tourne autour des corps, il y a sou­vent du flou, du bougé, et pour­tant dans l’ensemble, une grande douceur. S’y ajoute un grain omniprésent, et un goût pour les acteurs peu ou pas maquil­lés, dont on peut voir le grain de la peau, les cica­tri­ces, traces matérielles.

Néan­moins, le film garde de la tenue, une hau­teur, et même une cer­taine morgue ; celle-là même que le peu­ple reprochera à Caius Mar­cius Coro­lianus (“il se moque de nous”). Par son approche très intimiste des corps, des res­pi­ra­tions et de la qua­si-absence de musique, Fiennes entend don­ner un drame à la fois très humain et très noble, où la tenue du texte struc­ture les corps, leur donne non pas une con­sis­tance (le corps de Caius Mar­cius est déjà prou­vé par les com­bats), mais une sorte d’assurance. Il y a une très belle scène, lorsque Coro­lianus attends à l’extérieur de la salle du Sénat : la ten­sion monte, et le son stri­dent, comme celui d’un vio­lon, monte peu à peu. Nous décou­vrons alors qu’il s’agit d’un employé de net­toy­age avec son char­i­ot, qui passe douce­ment : en un instant, le film reprend en force, il intè­gre sans appuy­er aucune­ment, une dra­ma­tique intérieure, qui s’incarne matérielle­ment dans le film. Ce refus de drama­tis­er out­re mesure donne un film absol­u­ment sans hys­térie. Au con­traire, une sorte de calme buté, qui donne aux per­son­nages une grande majesté et leur per­met, sans que cela ne sem­ble étrange le moins du monde, de pronon­cer les très belles phras­es de Shake­speare.

Ralph Fiennes est très fort car il évite le dou­ble écueil de l’adaptation mod­erne de texte ancien : soit, d’un côté, tomber dans un for­mal­isme pénible (méta­lan­gage, jeu sur la forme, décadrage du texte par rap­port à l’image, qui est très rarement réus­si et qui, s’il n’est pas réus­si, est insup­port­able), soit au con­traire faire primer les sché­mas de l’époque con­tem­po­raine sur un texte qui n’en peut mais, le texte ser­vant alors de faire-val­oir, cau­tion intel­lectuelle à des petites notes sur la moder­nité (voir à ce sujet La Belle Per­son­ne, de Christophe Hon­oré).

Or ici, Fiennes ne sem­ble pas avoir de mes­sage pré­cis à faire pass­er, il ne tord pas l’œuvre, en même temps qu’il ne l’érige pas en dis­posi­tif. La dis­jonc­tion est très dis­crète. En réal­ité, on pour­rait dire que les textes sont lus (presque plus que dits), non comme si un mar­i­on­net­tiste omni­scient fai­sait par­ler ses créa­tures, mais plutôt comme s’ils étaient, dans ce cadre fic­tion­nel, le meilleur moyen de com­mu­ni­ca­tion pos­si­ble, le plus per­ti­nent, et aus­si le reflet de l’éducation des per­son­nages. La langue est très investie d’émotion (les scènes mère-fils sont à ce sujet extrême­ment fortes), et en même temps elle peut garder tous ses attrib­uts de pou­voir – manip­u­la­tion, flat­terie : fac­ultés poli­tiques, diplo­ma­tiques dans la main du poé­tique. Les phras­es sont plus impor­tantes que les traités qu’on signe, elles sont plus fortes, plus promptes à faire vac­iller un homme que la vio­lence des armes.

Fiennes a l’intelligence de ne jamais quit­ter ses pro­tag­o­nistes, d’être tou­jours à leurs côtés. Il en fait des être par­lants, mais qui sont réduits à la parole car le com­bat et la force physique ne sont pas suff­isants. En cela, les scènes de guerre sont aus­si cohérentes et stim­u­lantes que les scènes de “paix”. Et dif­fi­cile de trou­ver des dia­logues plus intel­li­gents et mieux écrits que ceux de Shake­speare (les scé­nar­istes ont du pain sur la planche). Mais si le texte struc­ture l’action, il n’en est pas le cadre. C’est peut-être le grand tal­ent de Fiennes de n’avoir pas voulu embel­lir la nature, ses orne­ments sont pau­vres et anciens (un vieux dra­peau miteux qui a plusieurs siè­cles, quelques-uns de ces cos­tumes mil­i­taires impec­ca­bles qui ne sor­tent qu’une fois par an) : ils tien­nent encore leur aura de sym­bole, mais ne ser­vent que d’une mon­naie d’échange à la parole. Les actes, eux, avec le sang, les armes, les cris, sont d’une autre nature.

On pour­rait dire que le film de Fiennes tend à l’allégorie, mais ce n’est pas tout à fait vrai. Son film est trop investi par le présent, rat­trapé par ce qui arrive aux corps et aux per­son­nages, pour qu’on puisse lui don­ner une portée général­isante. S’il peut être allé­gorique, c’est à mon sens à l’inverse, dans la plus grande pré­ci­sion du texte, dans les mécan­ismes de pou­voir qu’il met en œuvre. L’extrême beauté de ce film tient à cette quié­tude que vient assom­brir, tra­vers­er, des éclats de vio­lence qui sont comme des éclairs de lucid­ité. Ce sont ces éclairs-là qui entrent en réso­nance avec notre monde con­tem­po­rain, et qui don­nent, dans les fêlures qu’ils instal­lent, la sen­sa­tion boulever­sante d’un drame qui se joue à une échelle humaine, et plus qu’humaine. Sauf que Dieu y serait l’homme du réel ; c’est par ce biais que de la pièce peut alors com­mu­ni­quer avec les innom­brables points de con­flit qui parsè­ment notre monde con­tem­po­rain. Fiennes a su faire jouer le texte et son film ensem­ble, pour don­ner au pre­mier une nature, au sec­ond une cul­ture. Cela n’est que la base d’un film qui va bien au-delà, mais suf­fit déjà à en faire une grande œuvre.