Ryū­suke Ham­aguchi livre avec Con­tes du hasard et autres fan­taisies un film dont la forme con­den­sée, a pri­ori à rebours des réc­its fleuves de Sens­es ou de Dri­ve My Car[1], pro­longe toute­fois le tra­vail sur la durée. Les his­toires cour­tes qui le com­posent cou­vrent en effet des péri­odes de plus en plus longues, ce dont témoignent notam­ment les dif­férentes ellipses ryth­mant cha­cun des « con­tes », qui vont de trois jours à cinq ans plus tard. Lorsque l’héroïne de la dernière par­tie, Nat­suko, se rend à une réu­nion d’anciennes élèves, cela fait même vingt ans qu’elle n’a pas vu ses cama­rades de lycée. À mesure que le temps s’étire, le film gagne en pro­fondeur, jusqu’à attein­dre une mélan­col­ie boulever­sante dans son ultime frag­ment. Les trouées du réc­it se font alors l’écho de la tristesse infinie des per­son­nages, de ce « trou que rien ne peut rem­plir », sou­vent lais­sé par un amour dis­paru. Bien qu’apparemment sans lien, les trois par­ties ont pour point com­mun de per­me­t­tre aux dif­férents pro­tag­o­nistes d’affronter les spec­tres qui les hantent. C’est au fond ce principe que tra­vaille la mise en scène d’Hamaguchi : remon­ter le temps con­siste ici lit­térale­ment à retourn­er en arrière. Meiko retrou­ve ain­si son ancien amant Kazua­ki en prenant en sens inverse la route qu’elle venait de par­courir avec sa meilleure amie Tsug­u­mi qui, par un mal­heureux hasard, s’avère aus­si être la nou­velle copine du jeune homme. Dans le troisième seg­ment, Nat­suko doit elle aus­si revenir sur ses pas, dans le Sendai de sa jeunesse, pour faire la paix avec elle-même. Elle croit retrou­ver, à tort, son amour d’an­tan dans les traits d’Aya, qui sem­ble cor­re­spon­dre à l’image que Nat­suko s’était faite de sa dul­cinée à l’âge adulte[2]. Les deux femmes se ren­con­trent sur un esca­la­tor dont la struc­ture à dou­ble sens per­met d’organiser l’une de ces coïn­ci­dences men­tion­nées par le titre du film. C’est à nou­veau par un demi-tour, en remon­tant l’escalier qu’elle était en train de descen­dre, qu’elle rejoin­dra son amie. De retour vers le passé, il en est égale­ment ques­tion dans l’étonnant point de départ de ce réc­it : un mys­térieux virus infor­ma­tique, respon­s­able d’un piratage général­isé et d’une fuite de toutes les don­nées per­son­nelles, signe le retour à un monde pré-numérique. Tout se passe alors comme si pour aller de l’avant, il fal­lait d’abord rebrouss­er chemin et effectuer un tra­jet à la fois con­cret et men­tal, émo­tion­nel et mémoriel.

Puissances du langage

Les spec­tres de Con­tes du hasard et autres fan­taisies sont moins les vecteurs d’un ressasse­ment du passé que d’une dis­tor­sion de la tem­po­ral­ité, en cela que leurs sou­venirs creusent dif­férents niveaux de réal­ité. Comme chez Hong Sang-soo, la fron­tière entre le réel et l’imagination s’atténue, au point qu’il est dif­fi­cile de la dis­tinguer : le fan­tasme de Meiko, qui s’imagine déclar­er sa flamme à son ancien com­pagnon devant le vis­age brisé de sa meilleure amie, émerge et dis­paraît à la faveur d’un zoom et d’un dézoom. Dans le deux­ième frag­ment, les rêves de vengeance de Sasa­ki s’incarnent quant à eux par le biais d’un sim­ple champ-con­trechamp, entre son vis­age et la présence dans une émis­sion télévisée du pro­fesseur qui l’a humil­ié. Notons que les change­ments d’axe réguliers (la scène de retrou­vailles entre Meiko et Kazua­ki dans la pre­mière par­tie est à cet égard exem­plaire), par­ticipent aus­si d’une com­plex­i­fi­ca­tion de la réal­ité, pou­vant être envis­agée selon dif­férentes per­spec­tives. Sous la forme d’une dystopie anti-spec­tac­u­laire, le dernier chapitre con­jugue même l’artifice au naturel, en brossant en quelques mots un univers tout entier (seuls les car­tons et les dia­logues des per­son­nages nous infor­ment du car­ac­tère sci­ence-fic­tion­nel de l’histoire).

Déjà au cœur de Dri­ve My Car[3], la ques­tion du lan­gage se révèle ici cen­trale, notam­ment par sa dimen­sion pro­fondé­ment sen­suelle, que ce soit à tra­vers la con­ver­sa­tion éro­tique entre Kazua­ki et Tsug­u­mi ou la lec­ture de Nao, qui récite l’ouvrage de son ancien pro­fesseur Segawa[4] et lui fait promet­tre de se mas­turber en écoutant sa voix enreg­istrée. L’ambivalence des mots (la « porte ouverte » de l’enseignant est autant le signe d’une trans­parence de façade que d’un pen­chant exhi­bi­tion­niste) mène par­fois à l’erreur fatale (c’est en écor­chant le nom de Segawa que Nao com­pro­met son avenir et le sien). La parole devient alors source d’une grande douleur, que seul le silence peut empêch­er (Nao, ne pou­vant sup­port­er la van­tardise de Sasa­ki, qu’elle recroise par hasard quelques années plus tard, lui demande de se taire), mais recou­vre aus­si un pou­voir cathar­tique. C’est le cas dans la dernière par­tie où Nat­suko et Aya, en « jouant » mutuelle­ment le rôle de leur anci­enne com­pagne ou amie, opèrent un trans­fert sal­va­teur en exp­ri­mant ce qu’elles ont longtemps enfoui. Voy­ages dans le temps et paroles évo­ca­tri­ces agis­sent ain­si comme un reflux mémoriel aus­si douloureux que libéra­teur pour les per­son­nages, sai­sis et trans­portés par la force du ressou­venir.

Notes

Notes
↑1 Ceci dit, les deux films adop­taient déjà une struc­ture frag­men­taire, qu’il s’agisse des cinq épisodes répar­tis en trois films de Sens­es ou des dif­férents arcs nar­rat­ifs de Dri­ve My Car (d’abord la rela­tion entre le met­teur en scène Yusuke Kafuku et sa com­pagne scé­nar­iste, puis les répé­tions de sa pièce de théâtre et enfin le long tra­jet en voiture débouchant sur une fin enneigée).
↑2 Comme Asako revoy­ait Baku en la per­son­ne de Ryōhei, tous les deux incar­nés par l’acteur Masahi­ro Higashide, dans Asako I & II.
↑3 Que ce soit à tra­vers les nom­breux échanges entre le pro­tag­o­niste et la jeune femme qui le con­duit en voiture, les enreg­istrements vocaux de son ex-femme ou encore les dif­férentes langues par­lées par les acteurs de sa pièce.
↑4 Un exer­ci­ce déjà présent dans Sens­es, lorsque Made­moi­selle Nose lit sa nou­velle en pub­lic, ou au moment des répéti­tions de la pièce Oncle Vania dans Dri­ve My Car.