Venant de la réal­isatrice d’Alle­magne mère bla­farde (1980), chef d’œuvre ressor­ti sur les écrans à la fin 2008, on se tourne vers Clara avec beau­coup d’attentes. For­cé­ment. À tort mal­heureuse­ment, dans la mesure où aucune d’entre elles n’est comblée. Une grande décep­tion.

On retrou­ve dans Clara les thèmes chers à Hel­ma Sanders-Brahms, dont l’engagement fémin­iste struc­ture la fil­mo­gra­phie depuis Sous les pavés la plage (1975). Pianiste vir­tu­ose, Clara Schu­mann (Mar­ti­na Gedeck), femme de Robert (Pas­cal Greg­gory), fut une anom­alie en un temps où le tal­ent ne pou­vait être que l’apanage de la gente mas­cu­line. Ici, c’est elle qui porte la culotte, alors que le com­pos­i­teur est, en par­fait représen­tant de la musique roman­tique, un petit oiseau frêle, tor­turé par l’angoisse et égaré en ce monde. Elle tient même la baguette puisqu’elle va jusqu’à le rem­plac­er en dirigeant une répéti­tion, face à un orchestre évidem­ment médusé et récal­ci­trant.

Elle est libre et affranchie Clara, jusqu’à l’ivresse; pas­sant avec grâce et aisance d’un lieu à un autre, aus­si à l’aise dans les mon­dan­ités que dans les bas-fonds de la société de la pre­mière moitié du XIXe siè­cle. À pro­pos de cette dernière, la réal­isatrice mul­ti­plie les clins d’œil à l’industrialisation galopante de la Ruhr. Sans que l’on sache très bien pourquoi. Peut être bien pour organ­is­er une sorte de con­tre­point au fait que le film entend faire entr­er dans son champ les pas­sions roman­tiques. Celle de la musique qui con­sume son com­pos­i­teur, celle de l’amour qui boule­verse les exis­tences. C’est alors que Johannes Brahms (Malik Zidi) entre dans la danse, en jeune vir­tu­ose de basse extrac­tion, coquin et mal­otru, qui séduit le cou­ple Schu­mann.

Bref tout ceci est assez promet­teur sur le papi­er. Sauf que dès les pre­mières min­utes, il y a quelque chose de dys­fonc­tion­nel dans un film qui sem­ble étroit, comme engoncé dans la naph­taline des cos­tumes d’époque. La lour­deur de la copro­duc­tion (ger­mano-fran­co-hon­groise) et les nom­breuses mou­tures d’un pro­jet qui a mis douze ans à se met­tre en place tran­spirent à l’écran et s’avèrent sans doute des cir­con­stances atténu­antes de cet échec. Cela tient notam­ment aux acteurs. Ces derniers sem­blent jouer une par­ti­tion soliste totale­ment désyn­chro­nisée; ils ne sem­blent pas être en présence dans le même plan, à se deman­der s’ils appar­ti­en­nent au même film. Arti­fi­cial­ité, théâ­tral­ité et dis­tance font pour­tant mer­veille dans Alle­magne mère bla­farde, mais ici le grotesque est tutoyé sans dis­con­tin­uer. Mais trou­vons-leur une excuse à eux aus­si, puisqu’ils doivent ramer sec dans l’océan d’une réal­i­sa­tion aus­si pom­peuse et sen­ten­cieuse que plate. Il n’y a que lors d’une scène de car­naval dans laque­lle Robert Schu­mann est emporté que Hel­ma Sanders-Brahms retrou­ve un peu de puis­sance et de mor­dant. Mais si peu, et le souf­flet retombe bien vite, plom­bé par des dia­logues tout à fait con­ster­nants, «je ne sais plus où j’en suis» nous dit Clara après la mort de Robert alors qu’elle est au lit avec Johannes. Quant au spec­ta­teur, il sait déjà, mal­heureuse­ment, où il en est: la tête ailleurs, et même plus très loin de la sor­tie.