Si l’on devait réduire Bus Pal­la­di­um, pre­mier long-métrage du scé­nar­iste Christo­pher Thomp­son, à une équa­tion, ce serait sans con­teste celle-ci : Bus Pal­la­di­um – le look ciné­ma = un épisode d’Hélène et les garçons… C’est dire à quoi tient tout le film : à son look.

À l’heure où pul­lu­lent les revues de ciné­ma en ligne, à l’heure d’un accroisse­ment cacoph­o­nique des dis­cours sur TOUT ce qui paraît, Bus Pal­la­di­um a au moins le mérite de nous pos­er une ques­tion. Est-il vrai­ment per­ti­nent de se pencher sur tous les films qui sor­tent ? D’en dire au moins un petit quelque chose, juste pour en dire quelque chose ? Ne se fait-on pas l’esclave de l’actualité à courir vaine­ment der­rière une exhaus­tiv­ité illu­soire ? Cer­tains films empi­lent tant de clichés, font preuve d’une telle ser­vil­ité vis-à-vis des représen­ta­tions dom­i­nantes, qu’ils ne béné­fi­cient pas même du vif intérêt qu’on peut accorder aux objets symp­to­ma­tiques. Tout ce qu’il y aurait à en dire a déjà été dit maintes fois. À ce petit jeu du com­men­taire à tout prix, favor­able ou non, mais tou­jours tiède, la cri­tique risque fort de vers­er dans le piège ten­du par les pro­mo­teurs. À force de tout cou­vrir – de pos­er une cou­ver­ture sur tout – on finit par ne plus rien recon­naître. Peut-être par­fois le meilleur rôle que puisse jouer la cri­tique est-il tout bon­nement de se taire. De faire silence autour de son objet. Mais puisque nous avons signé, repar­tons pour un tour (et en avant, jeunesse) !

On ne fera pas au lecteur l’affront de lui résumer l’intrigue de Bus Pal­la­di­um. Dis­ons qu’il s’agit là du énième réc­it d’ascension d’un groupe de rock. Quelques beaux jeunes gens jouent de la musique et gravis­sent les march­es du suc­cès. Au bout de la course, quelque chose de leur énergie, de leur jeunesse, de leur ami­tié, s’est érodé au gré des rival­ités amoureuses, des con­flits d’ego et de divers excès. Vous appren­drez donc que le rock brûle d’une flamme sui­cidaire et que les ado­les­cents qui refusent de grandir meurent plus tôt que les autres. Sauf que Bus Pal­la­di­um peut se lire aus­si, à son corps défen­dant, comme le fan­tasme de réus­site de cer­taines class­es aisées, ou comme la pro­mo­tion de leur idéal d’existence. Pris sous cet angle, on se rend compte avec quel sys­té­ma­tisme le film évac­ue tout ce qui aurait pu intéress­er dans un tel sujet : la créa­tion d’une iden­tité sin­gulière au cœur d’une scène (rock) sat­urée, l’incessante recherche des dates de con­cert, les négo­ci­a­tions homériques avec les dif­fuseurs, l’écriture des chan­sons, leur instru­men­ta­tion, le partage des recettes et des droits. Mais Christo­pher Thomp­son s’évertue à escamot­er tout ce qui a trait au tra­vail. Toute dif­fi­culté, tout ce qui devrait néces­siter un effort, des répéti­tions, du temps, de la durée (donc quelque chose à filmer), dis­paraît au prof­it d’une essence, d’un « être-for­mi­da­ble » cen­sé­ment évi­dent et dont on nous demande un peu trop vite d’être con­va­in­cus.

Du coup, le par­cours du groupe « Lust » est jonché de facil­ités. Tout, pour lui, glisse un peu trop aisé­ment, comme sur une grosse pla­que­tte de beurre. On nous demande de croire à son tal­ent, à son mérite, à tout un ensem­ble de qual­ités que jamais le cinéaste ne prend soin de nous prou­ver, ni même de sim­ple­ment nous mon­tr­er. Les per­for­mances « live » du groupe, frag­ile cau­tion de sa légitim­ité, ne dépassent jamais la moitié de chan­son, le pre­mier ensem­ble couplet/refrain. Drôle de cau­tion, qu’on prend vite soin d’escamoter elle aus­si, comme un résidu gênant du tra­vail en cours. Pour rat­trap­er son sujet – la musique rock – le film récupère ces affreux tics du ciné­ma-juke-box, où un réal­isa­teur s’occupe de nous prou­ver sa cul­ture musi­cale, nous bal­ance, au son, son petit pan­théon per­son­nel (dont on se con­tre­fiche), sur des images de jeunes beaux et branchés, tran­sis (gelés) dans une atti­tude.

Bus Pal­la­di­um est très soucieux de ne jamais inter­rompre cette grande fête à laque­lle, selon lui, la vie doit ressem­bler. Christo­pher Thomp­son n’a qu’une peur : celle de cass­er l’ambiance. Rien ne doit con­tredire (ou pas trop longtemps), ce « fun » de l’existence. Que le film porte le nom d’une mythique boîte de nuit des années 1980 n’a rien d’anodin : la vie s’y tra­verse comme une boîte de nuit qui ne fer­merait jamais, où ses jeunes héros passent de fête en fête. Pour eux, le drame com­mence dès qu’on sort de la boîte, dès lors que l’ambiance flé­chit. À force de voir la fin du monde au bout de la nuit — et de la crain­dre — le film est prêt à tout pour faire dur­er le plaisir, y com­pris à une irrecev­able apolo­gie du népo­tisme. Heureuse­ment pour la survie du groupe, que la mère du gui­tariste est une star de la psy­chi­a­trie : elle peut ain­si con­tribuer à sous­traire son leader à ses oblig­a­tions civiles (le ser­vice mil­i­taire). Imag­inez, sinon : il aurait dû faire comme tout le monde. La fête, le film, auraient été gâchés par une con­trainte extérieure (c’est-à-dire en dehors de la boîte de nuit). Le désagréable espace pub­lic aurait four­ré son nez sale dans cette aven­ture hyper-select, dont l’entrée est tout de même fil­trée par un phy­s­ion­o­miste. Le film de Christo­pher Thomp­son nous acculerait presque à recourir à la ter­mi­nolo­gie marx­iste (mais nous résis­terons) pour exprimer sa vérité pro­fonde, sa philoso­phie de car­ré VIP : il y a ceux qui ren­trent et ceux qui ne ren­trent pas…