Pre­mier film d’Éléonore Fauch­er, Brodeuses avait en 2004 eu un suc­cès d’es­time mérité : filant une métaphore de la broderie pour faire évoluer ses per­son­nages au sein d’un drame sim­ple et bien con­stru­it, le film est fort de ses deux actri­ces, Lola Nay­mark et Ari­ane Ascaride, splen­dides, et de l’é­mo­tion, cachée, dis­crète, qu’il dis­tille peu à peu… et boule­verse l’air de rien.

Claire est une enfant de la terre : tan­tôt sèche, tan­tôt vivante, elle sem­ble recueil­lir ce que l’ex­térieur lui apporte sans ten­ter d’en faire réelle­ment par­tie. Claire attend l’en­fant d’un homme fiancé donc absent, elle est tout juste par­tie de la mai­son famil­iale, entrée dans le monde semi-adulte. Elle refuse toute preuve d’une féminité nais­sante, en cachant ses mag­nifiques cheveux roux sous un foulard, en masquant son ven­tre sous d’é­pais man­teaux, en s’in­ven­tant un can­cer pour ne pas retourn­er au super­marché où elle tra­vaille, en men­tant éhon­té­ment à son entourage. La pre­mière réus­site d’Éléonore Fauch­er est la par­faite dis­cré­tion, la grande sub­til­ité avec laque­lle elle filme le corps que Claire cache, sym­bole du monde fer­mé dans lequel son héroïne s’est instal­lée con­fort­able­ment. Les silences sont ici d’or : ils per­me­t­tent de décou­vrir peu à peu les portes de sor­tie de Claire, ils per­me­t­tent à Claire de dévoil­er elle-même sa pas­sion, la broderie. Le fil con­duc­teur, image de l’écri­t­ure et de l’évo­lu­tion des sen­ti­ments, va lui per­me­t­tre de faire avancer le drame et se sor­tir de son antre au tra­vers d’un art.

Claire se fait alors embauch­er comme brodeuse chez Mme Mélikian, détru­ite par la mort de son fils dans un acci­dent de la route : si elle accepte au départ cet emploi pour s’en­fer­mer davan­tage dans le men­songe et le déni, Claire se retrou­ve dans une posi­tion de vivante, face à une femme endeuil­lée. C’est elle, par hasard et grâce à une force insoupçon­née, qui va ramen­er à la vie le per­son­nage d’Ar­i­ane Ascaride : au fur et à mesure que son ven­tre grossit, son sourire se crée, ses mou­ve­ments se font plus amples, et la décou­verte d’autrui l’oblige à se regarder en face, et à laiss­er sur­gir quelques désirs, glanés par-ci par-là. Elle qui con­ce­vait le rap­port à autrui comme une con­fronta­tion per­ma­nente, elle qui s’é­tait enfer­mée ‑tout comme Mme Mélikian- dans une mécanique de l’austérité, devient le moteur d’un dia­logue, d’une véri­ta­ble rela­tion d’en­traide et d’ami­tié. Éléonore Fauch­er a le goût de la nuance : elle prend le point de vue de sa Claire ‑qui décou­vre en même temps que nous son pro­fil de plus en plus vallonné‑, et campe un décor aus­si dis­cret que néces­saire et réus­si. L’en­tourage de Claire n’au­rait pas for­cé­ment jus­ti­fié une telle dureté : Claire a forgé sa prison de soie et de bou­tons nacrés, se sen­tant trop dif­férente de sa meilleure amie qui entre à Sci­ences Po, trop soli­taire pour accepter les règles de la vie famil­iale.

Mme Mélikian va met­tre Claire au monde, et la don­ner, la ren­dre, à ce dernier : Claire décou­vre alors que le regard d’autrui ne se lim­ite pas au juge­ment, que la rigid­ité crue peut se muer en caress­es. Elle accepte peu à peu la sym­pa­thie, l’aide de cette femme, puis d’un homme qui la désire “mal­gré” son ven­tre plein. Tou­jours dans la sub­til­ité, la finesse et l’é­mo­tion, c’est par petites touch­es, sans vouloir jamais malmen­er le monde de Claire, qu’Éléonore Fauch­er campe le décor humain : tous les rôles sec­ondaires, aus­si éphémères qu’essen­tiels, passent dans sa vie et dans le cadre, con­sti­tu­ant une exis­tence qui se croy­ait sans intérêt, sans saveur et sans ami­tié. Aus­si fins que les fils que Claire et Mme Mélikian tis­sent inlass­able­ment, les rap­ports humains sont servis par une grande sen­si­bil­ité et le tal­ent de tous les acteurs, A. Ascaride et L. Nay­mark évidem­ment, mais aus­si par Jack­ie Berroy­er, le père de Lucile, ou Arthur Que­hen, le petit frère de Claire, qui appa­rais­sent lors de scènes fugaces et mag­nifiques. De fil en aigu­illes donc, Claire et Mme Mélikian (ré)apprennent à vivre, à être fières, oubliant leurs rudess­es et leurs obscu­rités, lais­sant faire le tra­vail du temps, et se lais­sant aller au plaisir de l’i­nat­ten­du.