Après avoir cligné de l’œil au west­ern-spaghet­ti dans Il était une fois dans l’Oued, Djamel Ben­salah fait du ren­tre-dedans au polar de Hen­ri Verneuil Peur sur la ville, détour­nant son titre et intro­duisant lui aus­si un tueur en série. La con­nex­ion entre les deux s’ar­rête évidem­ment là. Mais à défaut de remet­tre Verneuil au goût du jour, la vision de Beur sur la ville, comédie poli­cière réal­isée, paraît-il, dans les années 2010, rap­pelle irré­sistible­ment celle d’une autre, pour­tant sor­tie tout droit des années 1980 : le mol­las­son Les Keufs réal­isé par Josiane Bal­asko et agré­men­té d’un cou­plet antiraciste de la même vigueur qu’un “touche pas à mon pote” qui pou­vait faire mouche à son époque, mais se trou­verait aujour­d’hui bien déphasé de la réal­ité d’un racisme devenu plus sournois. Puisqu’on en par­le, ça tombe bien : Bal­asko vient faire coucou chez Ben­salah — choix d’ac­teur pas inno­cent, on y revien­dra…

Dans le départe­ment fic­tif des Bass­es-Seines (code 99 !) con­cen­trant l’in­té­grale des lieux com­muns sur les cités de la ban­lieue parisi­enne, un débat sur la néces­sité d’une dis­crim­i­na­tion pos­i­tive dans la police fait rage. Pour dis­siper les soupçons de racisme, le préfet fait bidouiller les con­cours d’ad­mis­sion pour faire entr­er des recrues issues de l’im­mi­gra­tion, dont le par­ti­c­ulière­ment incom­pé­tent Khalid (cam­pé par l’hu­moriste Bood­er) auquel, pour espér­er le dis­créditer aus­si vite qu’il est venu, on con­fie l’en­quête en cours sur un tueur en série qui ter­rorise les femmes de Vil­leneuve-sous-Bois (sic). Le point de départ fait évidem­ment miroi­ter la déri­sion d’un racisme larvé dans les manœu­vres de con­cil­i­a­tion offi­cielles. Seule­ment, cette inten­tion est désamor­cée plus loin par l’in­ter­ven­tion d’un bon gros antag­o­nisme à l’an­ci­enne entre héros moral­isa­teur et affreux intolérants n’ayant pas peur des mots : retour à une mise en sit­u­a­tion des plus basiques, de l’époque des Keufs, n’ayant aucune chance de touch­er à la réal­ité d’un racisme ayant appris à se lover dans les replis des bonnes inten­tions sociales. De toute manière, la ques­tion ne se présente guère que comme un arrière-plan au long sketch qu’est Beur sur la ville : Bood­er et son trio “black-asiat’-beur” font leur show sur la ban­lieue en mimant des gars de ban­lieue (avec tics et accents out­rés : à se deman­der si Ben­salah ne se nour­ri­rait pas des des clichés qu’il pré­ten­dre moquer), dans un décor panora­ma du folk­lore de la jun­gle urbaine soigneuse­ment mis à dis­tance du réel dans un départe­ment imag­i­naire[1].

Un film de copains, avec beaucoup de copains célèbres

Un titre comme Beur sur la ville annonçait d’emblée l’or­di­naire à dou­ble face du ciné­ma de Ben­salah, qu’il réalise, écrive ou pro­duise (Neuil­ly sa mère !) : un appel du pied au ciné­ma pop­u­laire, for­mulé en bouf­fon­ner­ie typée “eth­nique de ban­lieue”. L’ex­er­ci­ce est à peu près tou­jours le même : tit­iller des sujets de débats ten­dance (le rap­port à l’im­mi­gra­tion, le sarkozysme dans Neuil­ly sa mère !), mais les neu­tralis­er fis­sa en une enfilade de gags ultra-con­venus ne fonc­tion­nant que par gross­es œil­lades à la cul­ture télé de son pub­lic. Une autre pièce de sa machine fédéra­trice s’é­tale tout au long de Beur sur la ville au point d’en faire un objet de per­plex­ité : son cast­ing. Out­re Bal­asko et Bood­er sus­men­tion­nés, Ben­salah s’est fait plaisir en con­vo­quant une légion d’ap­pari­tions ridi­culisant l’af­fiche de stars de La Ligne rouge, allant de Gérard Jug­not (saint patron bien con­nu du ciné­ma français grand pub­lic) à… Pierre Ménès (oui, le chroniqueur de foot, et pas dans une caméo), en pas­sant par Jean-Claude Van Damme, Frédéric Beigbed­er, San­drine Kiber­lain, Popeck… Soit une invraisem­blable entre­prise de name-drop­ping pré­ten­dant réu­nir ciné­ma d’au­teur et de vidéo-club avec la cul­ture lit­téraire et sportive de prime time. Et tout ce beau monde pour un film au con­tenu si famélique, met­tant tant de soin à ne rien faire de ses plus belles notes d’in­ten­tion et à ne pro­cur­er que le rire facile en flat­tant l’imag­i­naire col­lec­tif : voilà qui laisse songeur.

Cela fait surtout songer à un nou­v­el éch­e­lon de la car­rière de Ben­salah, sin­gulière escalade sur le dos de la comédie française la plus médiocre. Propul­sé sur le devant de la scène par copinage avec Jamel Deb­bouze (Le Ciel, les oiseaux et… ta mère !), il mar­que son entrée dans le haut du box-office français avec son atter­rant pre­mier gros bud­get Le Raid. Trois films (et Neuil­ly sa mère ! qu’il a écrit, pro­duit et con­fié à son ancien assis­tant) plus tard, Beur sur la ville le con­firme en une sorte de gold­en-boy du “feel-good-movie” à la française, à peine moins agres­sif que Dany Boon dans sa volon­té de dra­guer tout le monde en faisant éta­lage de ses moyens, mais tout aus­si sus­pect dans ses manœu­vres pour préserv­er le con­fort moral du pub­lic.

Notes

Notes
↑1 À titre de com­para­i­son, quand Wal­ter Hill orches­trait dans Les Guer­ri­ers de la nuit (1979) un sur­vival new-yorkais sur fond de gangs locaux d’ac­tu­al­ité quoique un brin folk­lorisés par ses soins, il ne s’embarrassait pas de ce genre de pré­cau­tion, s’ap­pro­pri­ant la réelle géo­gra­phie de New York pour y lâch­er ses per­son­nages. Entre l’Améri­cain et le Français, on voit lequel des deux a le moins de com­plex­es dans le rap­port à son temps…