Kuro­sawa, encore et tou­jours : par­al­lèle­ment à la reprise en salles de San­jûrô (tourné en 1962 et deux­ième volet du dip­tyque ini­tié avec Yojim­bo) et une semaine avant la grande rétro­spec­tive Kuro­sawa organ­isée à l’Ac­tion Écoles (à par­tir du 29 novem­bre), les ciné­mas Action nous pro­posent de redé­cou­vrir un autre chef-d’œu­vre du maître. Bar­ber­ousse, tourné en 1965, est en quelque sorte le pen­dant noir et blanc du mer­veilleux Dodes’kaden : con­cen­tré dans un lieu presque unique – un dis­pen­saire pour indi­gents –, le film suit les his­toires croisées d’une poignée d’in­di­vidus, vivant dans la souf­france absolue d’une vie injuste et dans l’at­tente d’une mort presque libéra­trice. Bar­ber­ousse est une œuvre incroy­able­ment déli­cate, qui prou­ve que Kuro­sawa, trop vite can­ton­né aux légen­des vir­iles de samouraï, était en fait l’un des derniers grands roman­tiques.

Dans les vingt pre­mières min­utes de film, Kuro­sawa brouille totale­ment les pistes. L’ar­rivée du jeune médecin Yasumo­to dans le dis­pen­saire tenu par le “tyran” Bar­ber­ousse tient un peu de celle de Jane Eyre dans le manoir de Rochester. Ce lieu empli de mys­tère, comme reculé de tout, où sévit un homme presque invis­i­ble fait froid dans le dos : des hommes et des femmes en gue­nilles atten­dent une con­sul­ta­tion tan­dis que d’autres, couchés sur le sol, ten­tent de bouger et de souf­frir le moins pos­si­ble ; quant aux médecins, habil­lés d’une tunique sobre blanche, ils sont com­parés à des gar­di­ens de prison. Et surtout, il y a cette maison­nette, à l’é­cart du dis­pen­saire, inter­dite d’ac­cès, où vit une femme folle qui, dit-on, séduit les hommes pour mieux les tuer… La pre­mière appari­tion de Bar­ber­ousse, con­firme cette impres­sion : tour­nant le dos à Yasumo­to, il lui fait vite com­pren­dre qu’il n’est plus ques­tion pour lui de sor­tir du dis­pen­saire, et qu’il va fal­loir se soumet­tre à ses ordres. Bar­ber­ousse com­mence ain­si comme un film à sus­pense, un huis clos ter­ri­fi­ant où l’on s’at­tend à tout moment à décou­vrir des cadavres dans les plac­ards ou des squelettes dans un ter­rain vague… Mais Kuro­sawa a plus d’un tour dans son sac.

En fait, il est très vite clair que le film épouse du début à la fin le point de vue franche­ment sub­jec­tif de Yasumo­to, jeune étu­di­ant fraîche­ment sor­ti de l’é­cole de médecine, qui n’imag­i­nait pas une car­rière au ser­vice des pau­vres. L’ef­froi qui émane du dis­pen­saire est en fait l’im­age de l’ef­froi de ce jeune homme, qui voit les portes d’un monde qu’il ne con­naît pas et qu’il ne veut pas con­naître se refer­mer der­rière lui. Le regard porté sur Bar­ber­ousse est celui que con­stru­it Yasumo­to au fil de ce qu’on lui dit puis de ce qu’il décou­vre. Ain­si, à mesure que Yasumo­to apprend à con­naître Bar­ber­ousse et à recon­naître qu’il n’est pas le Barbe-bleue qu’il imag­i­nait, le film change du tout au tout. Et Bar­ber­ousse devient le réc­it d’un par­cours ini­ti­a­tique, celui d’un homme qui finit par renon­cer aux plaisirs matériels pour pour­suiv­re un idéal, guidé en cela par un homme plus âgé et plus sage, mal­gré son appar­ente rudesse. C’est un thème qui avait déjà beau­coup été traité dans le ciné­ma clas­sique hol­ly­woo­d­i­en, mais aus­si par Kuro­sawa (cf. L’Ange ivre par exem­ple).

Là où Kuro­sawa fait vrai­ment preuve d’o­rig­i­nal­ité, c’est dans la con­struc­tion de ce par­cours. Plutôt que de se con­cen­tr­er sur la rela­tion ambigüe entre le maître et son élève, il fait inter­venir d’autres per­son­nages, d’autres par­cours, qui vont tous con­tribuer à con­va­in­cre Yasumo­to de la bonne œuvre de Bar­ber­ousse. Mais pas seule­ment: il y a de la chronique sociale dans ces his­toires de femmes vio­lées et ven­dues par leur famille, d’hommes trahis, d’en­fants aban­don­nés. Comme dans ses pre­miers films, tels Chien enragé ou Les salauds dor­ment en paix, Kuro­sawa se penche sur la société japon­aise, laisse s’ex­primer ceux à qui on ne donne jamais la parole, sans mis­éra­bil­isme. Mais ici, plutôt que la chaleur, c’est la sen­sa­tion de mort qui étouffe. La mort est partout, latente, qu’elle soit inten­tion­nelle­ment don­née ou non. Kuro­sawa vieil­lit, et ses préoc­cu­pa­tions changent : la façon dont les per­son­nages se racon­tent tient plus de la con­fes­sion, et Bar­ber­ousse a des airs de sain­teté, sans être jamais moral­isa­teur. Le vent qui souf­fle sans arrêt sur le dis­pen­saire est à la fois un mes­sage de souf­france mais beau­coup plus d’e­spoir : comme une voix loin­taine, il apporte le souf­fle de la vie. Ce n’est pas un hasard s’il finit par être rem­placé par la neige, dont la blancheur immac­ulée apaise la douleur.

En plus de trois heures, Kuro­sawa a le temps de s’in­téress­er à cha­cun de ses pro­tag­o­nistes. Et il n’hésite pas à se servir de ce temps, avec force plans séquences et gros plans sur les regards fous et les vis­ages dés­espérés de ceux qui se racon­tent. Chaque réac­tion, mou­ve­ment de lèvres, tête qui se baisse, corps qui se plie lente­ment, est étudiée à la loupe. Comme sou­vent dans son univers, Kuro­sawa s’in­téresse plus au place­ment des per­son­nages dans le plan qu’à leurs déplace­ments, ce qui donne une impres­sion d’im­mo­bil­ité, accen­tuée par un aspect typ­ique­ment japon­ais: le con­tact direct avec le sol. Qu’ils soient couchés ou assis, les per­son­nages sont placés presque à terre. Kuro­sawa place sa caméra à cette “hau­teur”, ce qui ren­force le sen­ti­ment d’in­tim­ité pro­fonde du spec­ta­teur avec ce qui se trame devant lui. Les lumières arti­fi­cielles – bougie, ampoule, éclairage noc­turne –, la musique sym­phonique, la géométrie du décor et la lenteur des gestes par­ticipent d’une sorte d’hyp­nose, qui est celle de Yasumo­to, fasciné par cette expéri­ence à la fois trau­ma­ti­sante et irréelle, où tout est théâ­tral­isé – le repas entre col­lègues, la ren­con­tre avec la jeune folle éclairée par une sim­ple bougie qui se con­sume peu à peu, l’opéra­tion à vif de cette femme nue dont on ne ver­ra jamais le vis­age…

Il n’y a pas une seule minute per­due dans Bar­ber­ousse, qui béné­fi­cie d’une pho­togra­phie mag­nifique et d’un cast­ing exem­plaire. C’est un film à la fois émou­vant, ten­dre, trag­ique et idéal­iste, facile­ment acces­si­ble, et sans doute l’un des plus beaux de son réal­isa­teur. C’est aus­si le dernier film de Kuro­sawa en noir et blanc, et le dernier de sa fructueuse col­lab­o­ra­tion avec l’im­mense Toshirô Mifu­ne. Une page se tour­nait, mais ces trois heures-là res­teront comme l’un des mon­u­ments de la grande his­toire du ciné­ma.