Dès ses pre­miers court-métrages, la jeune cinéaste issue de la Fémis Léa Mysius a tou­jours fait la guerre aux stéréo­types d’une enfance heureuse. Pour elle, l’âge ten­dre est un temps de per­tur­ba­tion et de cru­auté où le héros se perçoit par­fois comme une mon­strueuse anom­alie dans le paysage. Dans Les Oiseaux-ton­nerre, le frère et la sœur sont de red­outa­bles chas­seurs de grives, ten­tés par l’inces­te. Dans L’Île jaune, la rela­tion amoureuse entre la jeune fille et le garçon défig­uré débute par la méfi­ance et la méchanceté. Ava, son pre­mier long métrage, com­mence ain­si par la sil­hou­ette inquié­tante d’un grand chien noir qui se fau­file à toute vitesse par­mi un paysage tran­quille de plage esti­vale. La bête s’ar­rête finale­ment pour manger une bar­quette de frites à même le ven­tre de la petite Ava, treize ans, atteinte d’une mal­adie qui lui fera per­dre bien­tôt la vue. La petite, fascinée par la bête, fera tout pour le sub­tilis­er à son pro­prié­taire Juan, un jeune gitan aus­si som­bre que son ani­mal, avant d’en tomber amoureuse. Ava est ain­si l’his­toire ini­ti­a­tique d’une décou­verte à la fois sidérante et dérangeante pour la jeune ado, celle de l’an­i­mal­ité et du désir.

Histoire du toucher

La vue s’éteint mais le corps s’éveille. L’un des tours de force de la cinéaste est de restituer par l’im­age un univers sen­soriel par­ti­c­ulière­ment intense. Sur la pel­licule 35 mm, la lumière, les couleurs de la plage et de l’océan s’é­tal­ent brûlantes et pures comme sur une toile au couteau de Nico­las de Staël. Dans de vastes plans d’ensem­ble à la Anto­nioni où les per­son­nages dénudés sont ain­si lit­térale­ment immergés dans un paysage enflam­mé, les vagues de la mer s’en­roulent autour de la jeune fille nue comme une caresse, et l’on se recou­vre d’abord d’argile et de col­ifichets avant de se trans­former en joyeux Robin­son braquant les pas­sants. L’ini­ti­a­tion d’A­va à la vie adulte est bien l’his­toire d’un corps qui s’éveille au monde des sen­sa­tions tac­tiles, en com­mençant par la caresse d’un chien, le plaisir du vent et de la terre con­tre la peau. Tou­jours par le sens du touch­er, l’ado­les­cente apprend l’au­tonomie, elle qui s’en­traîne courageuse­ment à vivre en aveu­gle à l’aide d’un bâton de for­tune. Les yeux masqués comme une funam­bule de cirque, Ava part héroïque­ment à la décou­verte du monde, par­mi la plage immense, du haut d’un toit ou d’un bunker. D’un trait rageur de feu­tre noir, elle cir­con­scrit atten­tive­ment, sur le mur de sa cham­bre, le cer­cle de sa vision qui s’a­menuise de jour en jour. C’est aus­si cela qui impres­sionne chez cette for­mi­da­ble petite guer­rière au regard dur : sa capac­ité à affron­ter courageuse­ment l’ad­ver­sité.

La noirceur du monde

De même que l’ob­scu­rité cerne le champ de vision d’A­va, un monde som­bre et menaçant sem­ble guet­ter les per­son­nages aux abor­ds du cadre. Ce dan­ger, c’est bien sûr celui de la mal­adie, mais aus­si celui des ombres de la police mon­tée, immenses comme des mon­stres de con­te de fée rôdant sur la plage. Par petites touch­es, l’in­tolérance d’un monde hyper­sécu­ri­taire et méfi­ant se resserre de plus en plus autour des pro­tag­o­nistes, jusqu’à ce que la police s’en­gage dans une vraie course-pour­suite suite à une fugue d’A­va. La mère de celle-ci est une autre forme d’emprise étouf­fante, mal­gré toute sa sen­su­al­ité et sa joie de vivre insuf­flées par l’ébou­rif­fante Lau­re Calamy. Intru­sive, elle tend à effac­er les fron­tières d’une rela­tion entre adulte et enfant, prê­tant à sa fille des désirs qu’elle n’a pas encore, et lui par­lant de ses pro­pres petits amis comme à une copine.

Face à cette triple oppres­sion, Elle et Juan for­ment ain­si un nou­veau cou­ple à la « Bon­nie and Clyde » trans­for­mant le film en road movie aven­tureux, où la lib­erté passe par un goût per­ma­nent de la prise de risque et de l’échap­pée. Pour suiv­re le jeune homme qu’elle aime, Ava n’hésite pas à dormir à la belle étoile, fugue, mul­ti­plie les hold-ups et cam­bri­ole au fond de la nuit, alors qu’elle n’y voit déjà presque plus rien. Là est le grand charme de la petite Ava : son impres­sion­nante déter­mi­na­tion à suiv­re libre­ment son désir, fen­dant aveuglé­ment l’e­space du film comme une comète noire.