Il est tou­jours éton­nant de voir à quel point la pro­duc­tion mon­di­ale de films à thé­ma­tique LGBT (les­bi­enne, gay, bisex­uelle et trans­sex­uelle) souf­fre d’une uni­formi­sa­tion des enjeux dra­ma­tiques. Pour­tant, du Brésil à l’Alle­magne en pas­sant par l’Es­pagne et la Thaï­lande, les ques­tions sociales et poli­tiques qu’in­duit la mise en lumière des minorités sex­uelles sem­blent suff­isam­ment diver­si­fiées pour qu’on n’ait pas le sen­ti­ment de voir des clones d’un film à l’autre. Si cer­taines pro­duc­tions (comme Ligne d’eau, sor­ti récem­ment) s’en sor­tent mieux en adop­tant de vrais par­ti-pris de mise en espace, la majeure par­tie se con­tente de rem­plir un cahi­er des charges dont l’ob­jec­tif est de sat­is­faire le goût d’un pub­lic visé pour un cer­tain sen­ti­men­tal­isme. Au pre­mier regard, pro­duc­tion brésili­enne, ne déroge mal­heureuse­ment pas à cette règle en déroulant son argu­ment de manière trop sché­ma­tique : un jeune garçon, qui n’a encore con­nu aucun tour­ment sen­ti­men­tal, voit débar­quer dans sa classe un nou­v­el élève séduisant. À son con­tact, il prend pro­gres­sive­ment con­science de son irré­press­ible atti­rance tout en devant com­pos­er avec les rail­leries de ses cama­rades. Nul sus­pense à l’hori­zon puisqu’on sait que l’ob­jec­tif n’est pas de con­trari­er l’at­tente du spec­ta­teur.

Polarisation des enjeux

Le prin­ci­pal prob­lème d’Au pre­mier regard réside dans son écri­t­ure : en se focal­isant exclu­sive­ment sur Leonar­do (qui doit en plus com­pos­er avec sa céc­ité), pri­vant les autres per­son­nages de cette autonomie néces­saire à leur incar­na­tion, le film appau­vrit para­doxale­ment l’en­jeu ini­tial. Alors que les obsta­cles à l’ac­com­plisse­ment de l’ado­les­cent sont iden­ti­fiés comme nom­breux, ceux-ci sont suff­isam­ment bal­isés et iden­ti­fi­ables pour qu’on com­prenne rapi­de­ment qu’ils sont stricte­ment mis au ser­vice d’une réso­lu­tion dra­maturgique prévis­i­ble. Chaque per­son­nage ne sort que très rarement du cadre qui lui est assigné : la mère ultra-pro­tec­trice, le père plus com­préhen­sif, la meilleure copine un peu jalouse, le cama­rade de classe moqueur, etc. Ces tra­vers don­nent lieu à une suc­ces­sion de scènes où les dia­logues sont réduits à un util­i­tarisme trop sco­laire et con­damnent le film à ne jamais être autre chose qu’un exposé exces­sive­ment plat où la con­clu­sion est con­nue dès la for­mu­la­tion de la prob­lé­ma­tique.

Le défi du regard

Pour­tant, le film por­tait en lui un véri­ta­ble défi ciné­matographique : la ques­tion du regard, de la per­cep­tion de l’autre et par l’autre, autour d’un per­son­nage privé du sens de la vue. Mis à part une scène de fan­tasme noc­turne qui parvient mod­este­ment à semer la con­fu­sion dans l’e­sprit de Leonar­do, le réal­isa­teur explore timide­ment les pos­si­bles que lui offrait un tel per­son­nage. Les rares propo­si­tions con­cer­nant la place du son (comme par exem­ple lorsque l’ado­les­cent et son nou­v­el ami se ren­dent au ciné­ma) et l’ab­sence d’en­gage­ment sur l’ex­plo­ration des autres sens (le touch­er, l’odor­at) ren­dent cette ini­ti­a­tion au désir beau­coup trop policée pour qu’on puisse appréhen­der le boule­verse­ment qui s’opère pour le per­son­nage prin­ci­pal. Au-delà de l’inévitable scène de douche, Au pre­mier regard ne met pas suff­isam­ment le corps à l’épreuve d’un éro­tisme qui lui serait inhérent. Un tel scé­nario aurait pu nous faire vivre un véri­ta­ble trem­ble­ment de terre émo­tion­nel : il n’en reste mal­heureuse­ment qu’une petite bluette sen­ti­men­tale qui, si elle n’est jamais déplaisante, reste ter­ri­ble­ment inof­fen­sive.