Si le con­cept d’ascenseur émo­tion­nel peut s’appliquer au ciné­ma — dans l’attente que pro­cure un syn­op­sis et la grande décep­tion pro­duite par la vision du film — alors Après la guerre, le pre­mier long-métrage de la jeune réal­isatrice ital­i­enne Annari­ta Zam­bra­no en serait la man­i­fes­ta­tion récente la plus emblé­ma­tique. Lors de sa sélec­tion à Un Cer­tain Regard, l’an dernier, il fut annon­cé comme un drame poli­tique tis­sé autour des ex-activistes d’extrême-gauche des années de plomb en Ital­ie, ayant trou­vé refuge en France dans les années 1980 après que François Mit­ter­rand, alors prési­dent de la République, se soit engagé à ne pas les extrad­er pour qu’ils soient jugés. Le con­texte est pas­sion­nant, la réal­ité est toute autre. Désamor­cée d’emblée, avalée dans le hors-champ, la ques­tion mil­i­tante est can­ton­née à une scène d’ouverture plus sur­prenante que réussie — un juge venu défendre une nou­velle loi libérale devant un amphithéâtre d’étudiants chauf­fés à blanc est assas­s­iné par un mem­bre d’une organ­i­sa­tion anar­chiste rad­i­cale — puis à un doux par­fum qui enrobe un banal psy­chodrame famil­ial. Car le reste d’Après la guerre ne con­cerne plus qu’un père, Mar­co (Giuseppe Bat­tis­ton) — retraité de la lutte et réfugié en ban­lieue parisi­enne mais qu’on soupçonne, de l’autre côté des Alpes, d’être le com­man­di­taire du meurtre — et sa fille, Vio­la (Char­lotte Cétaire), en pleine crise d’adolescence. Tous les deux se cachent alors dans une mai­son isolée au cœur d’une forêt afin de ne pas éveiller l’attention.

Politique du jean

On pour­rait faire la sup­po­si­tion que l’intention ini­tiale de Zam­bra­no soit de con­tourn­er le car­ac­tère imposant de son sujet en prenant une voie de tra­verse : filmer le non-poli­tique, replac­er l’intime au cœur d’enjeux qui sem­blent le dépass­er et ain­si lui redonner ses let­tres de nobless­es et son impor­tance pour, pré­cisé­ment, saisir la com­plex­ité de la chose poli­tique. Idée louable sur le papi­er, elle est ici traduite à l’écran de la pire des façons : un rem­plis­sage scé­nar­is­tique rebat­tu tis­sé autour d’un énième con­flit généra­tionnel, traité finale­ment de la même façon que tous les autres. D’un côté, un père ogre et égoïste, de l’autre une fille à la moue fron­deuse et aux vel­léité éman­ci­patri­ces. La volon­té de la réal­isatrice de faire référence à À nos amours, de repren­dre a min­i­ma sa sur­face, saute aux yeux. Dans le physique des acteurs d’abord : Mar­co est un ours bour­ru et bar­bu pareil au per­son­nage joué par Mau­rice Pialat, Vio­la joue avec les charmes de ses tach­es de rousseur comme San­drine Bon­naire fai­sait fon­dre les hommes qui l’entourait avec sa fos­sette. Dans l’ambition esthé­tique ensuite : Zam­bra­no rêve de s’emparer d’une cer­taine banal­ité du quo­ti­di­en et de la faire réson­ner dans un réal­isme fiévreux et intense, le film est dés­espéré­ment plat, à com­mencer par les dia­logues réc­ités et fléchés, effrayé par l’idée de spon­tanéité — “L’Italie veut ma tête et toi, tu veux des jeans” assène Mar­co à sa fille avec une air très con­cerné. La sit­u­a­tion vire très rapi­de­ment au ridicule : cloîtrés dans leur mai­son des bois, les deux pro­tag­o­nistes n’ont rien à jouer si ce n’est des lignes de scripts. Ain­si, l’enjeu d’Après la guerre se détourne rapi­de­ment de la ques­tion de la fil­i­a­tion d’un héritage ou d’une cul­ture idéologique et mil­i­tante pour se retranch­er sur une oppo­si­tion arti­fi­cielle et grotesque : éman­ci­pa­tion poli­tique du père (qui con­tin­ue, mal­gré sa retraite par­ti­sane, à tenir des dis­cours com­bat­tifs et  ant­i­cap­i­tal­istes à une jour­nal­iste qui vient à sa ren­con­tre) con­tre éman­ci­pa­tion indi­vidu­elle de la fille (qui elle, au con­traire, ne veut que s’acheter de nou­veaux habits et courir les garçons).

Embour­bé dans ce faible sché­ma­tisme, le drame psy­chologique très affec­té s’encroûte : Zam­bra­no prend de grands airs dans sa mise en scène pour essay­er vaine­ment de don­ner de la con­sis­tance à son huis clos. Musique lyrique plaquée, fauss­es pistes scé­nar­is­tiques, faux sus­pens, tout y passe pour réanimer un réc­it léthargique. For­cé­ment, Après la guerre se retrou­ve dans une impasse et, à force de tir­er à la ligne pour cacher la mis­ère et repouss­er le moment de la con­clu­sion, est finale­ment obligé de recourir à un procédé sen­sa­tion­nal­iste et putassier — un acci­dent de voiture filmé frontale­ment — pour essay­er d’emporter la mise in extrem­is. Mais de nou­veau, la lit­téral­ité des inten­tions (“Tuer le père”) hor­rip­ile et ne fait que prou­ver de nou­veau l’incapacité du film à mas­quer son oppor­tunisme.