Le 11 sep­tem­bre 1973, Sal­vador Allende, prési­dent de la République du Chili, est ren­ver­sé par un coup d’état orchestré par le général Pinochet, et se sui­cide dans le palais prési­den­tiel. Sa fille et proche col­lab­o­ra­trice Beat­riz met elle aus­si fin à ses jours, qua­tre ans après la mort de son père. Exilé au Mex­ique, le reste de la famille n’a pu retourn­er au Chili qu’au moment de la tran­si­tion démoc­ra­tique à la fin des années qua­tre-vingt. Mar­cia Tam­but­ti Allende, petite-fille de « Chi­cho » (surnom affectueux don­né à l’ancien prési­dent), décide de par­tir en quête de ce grand-père qu’elle n’a jamais con­nu. Elle cherche à bris­er le silence dans lequel se murent ses proches, sa grand-mère et sa mère notam­ment, tou­jours trau­ma­tisés et meur­tris par les sou­venirs douloureux du coup d’état et de l’exil. En plus de sa dimen­sion his­torique, le film est un doc­u­ment très per­son­nel, mod­este dans la forme, qui doit beau­coup à l’engagement à la fois sim­ple et sincère de la réal­isatrice devant la caméra.

Une mémoire difficile à construire

Veuve de Sal­vador Allende, Hort­en­sia Bus­si (appelée La Ten­cha par ses proches) est au cen­tre du pro­jet de la cinéaste, qui l’interroge sur sa rela­tion avec son grand-père sans obtenir de vraies répons­es. Si le sou­venir du coup d’État est pesant, celui de sa vie de cou­ple par­fois con­flictuelle avec l’homme poli­tique, qui vivait au rythme de ses cam­pagnes prési­den­tielles, n’a pas non plus lais­sé que des traces heureuses. Lors d’une scène révéla­trice, la réal­isatrice offre à sa grand-mère deux pho­tos de Sal­vador et Beat­riz Allende: Hort­en­sia Bus­si fait mine de ne pas pou­voir regarder les pho­tos en rai­son de sa mau­vaise vue.

Si la cinéaste rassem­ble un nom­bre impres­sion­nant d’archives et de pho­togra­phies, elle peine à libér­er la parole de ses témoins. Loin de met­tre en péril l’intérêt du film, cette dif­fi­cile con­struc­tion mémorielle, faite de vides impos­si­bles à com­pléter, devient un argu­ment nar­ratif cap­ti­vant. Mar­cia Tam­but­ti Allende se rac­croche aus­si à la grande his­toire et établit des ponts entre la mémoire col­lec­tive et la mémoire indi­vidu­elle, le pub­lic et le privé, sans pour autant entr­er dans les détails poli­tiques et his­toriques (à ce sujet, les doc­u­men­taires de Patri­cio Guzmán, voire de Chris Mark­er, qui con­sacre un chapitre au Chili dans Le fond de l’air est rouge, sont de pré­cieux doc­u­ments).

Un projet de famille

Certes, les plans d’Hortensia Bus­si filmée dans son lit, très affaib­lie et fatiguée par son grand âge (elle décède en 2009 pen­dant le tour­nage du film), peu­vent inter­peller par leur impudeur. Mais la présence de la réal­isatrice dans le champ, indis­pens­able, crée une zone pro­tec­trice entre le témoin filmé et la caméra. Mar­cia Tam­but­ti Allende a gardé judi­cieuse­ment au mon­tage tous les moments de gêne, de silence et de refus qui ryth­ment les inter­views de ses proches. La recherche du grand-père se meut pro­gres­sive­ment en quête de com­mu­ni­ca­tion qui per­met aux liens famil­i­aux de se raf­fer­mir. Réu­nir la famille autour d’un album de pho­tos oubliées ou refoulées, voilà l’aboutissement sim­ple et émou­vant du pro­jet de la cinéaste, qui réus­sit à nous trans­met­tre une autre image de Sal­vador « Chi­cho » Allende, for­cé­ment lacu­naire mais bien vivante.