Depuis 2006, le col­lec­tif Jeu­di Noir revendique le droit au loge­ment et réqui­si­tionne des bâti­ments vides en plein cen­tre de Paris. La doc­u­men­tariste Marie Maf­fre les a suiv­is pen­dant deux ans et décrit le quo­ti­di­en d’un com­bat tou­jours recom­mencé. Avec son titre emprun­té aux Béruri­er Noir, Ain­si squat­tent-ils affiche claire­ment son engage­ment. Sans pour autant vers­er dans le tract, Marie Maf­fre prend fait et cause pour ces « galériens » qui dénon­cent la flam­bée des loy­ers et l’inertie de l’État face à la spécu­la­tion immo­bil­ière. Tou­jours à leurs côtés, sans com­men­taire mais avec un regard bien­veil­lant, elle filme leur mou­ve­ment au fil des jours et des actions. En octo­bre 2009, le groupe investit place des Vos­ges un hôtel par­ti­c­uli­er lais­sé à l’abandon depuis plus de quar­ante ans. Étu­di­ants fauchés et tra­vailleurs pré­caires s’installent dans cette immense demeure, rebap­tisée « La Mar­quise ». La réal­isatrice saisit cette occu­pa­tion dans ses détails les plus con­crets : il faut effectuer des travaux, achem­iner l’eau courante, répar­tir les tâch­es…

Entre utopie et prag­ma­tisme, cette aven­ture exige une grande débrouil­lardise. Face à la caméra, les jeunes squat­ters expliquent leurs dif­fi­cultés économiques, mais aus­si leur attrait pour cette vie en com­mu­nauté libre­ment choisie. Cer­taines séquences captent bien ce sen­ti­ment d’ivresse qui accom­pa­gne toute lutte à ses débuts : les murs du lux­ueux décor réson­nent d’un joyeux bor­del qui s’ouvre sur l’extérieur – con­cert fes­tif de la com­pag­nie Jolie Môme, séance de ciné-club, vis­ite guidée des lieux…

Sincère dans sa démarche, creu­sant un sujet pro­fondé­ment actuel, le film manque par­fois d’un fil directeur et se dis­perse à vouloir cou­vrir tous les aspects de cette mobil­i­sa­tion : con­férences de presse, dis­cus­sions avec les voisins, réu­nions internes, procé­dures judi­ci­aires… Con­duit de manière clas­sique, le réc­it alterne longs moments d’échanges et légères res­pi­ra­tions. La réflex­ion cri­tique s’efface ain­si der­rière une chronique en immer­sion, dévoilant les couliss­es du col­lec­tif, avec ses pics d’enthousiasme et ses désil­lu­sions. La ten­sion monte toute­fois lors de la dernière par­tie, cen­trée sur l’expulsion des mil­i­tants d’un autre immeu­ble, pro­priété de la com­pag­nie Axa, à quelques pas seule­ment de l’Élysée. Marie Maf­fre se retrou­ve plongée au cœur d’un rap­port de force éprou­vant : à la nuit tombée, les mem­bres de Jeu­di Noir s’enchaînent devant les portes vit­rées que les policiers brisent à grand fra­cas. Images sai­sis­santes et bru­tales où s’opposent vio­lence légale et résis­tance dés­espérée, dans une sit­u­a­tion ren­due encore plus explo­sive par la présence d’hommes poli­tiques venus apporter leur sou­tien. La réal­isatrice en fera plus tard elle-même les frais, puisqu’elle sera placée en garde à vue au cours d’une nou­velle opéra­tion – son matériel et ses rush­es étant tem­po­raire­ment sai­sis et mis à dis­po­si­tion de la jus­tice.

Si Ain­si squat­tent-ils ne restitue pas toute la com­plex­ité du prob­lème et n’apprendra rien de fon­da­men­tal à un pub­lic déjà sen­si­bil­isé, il offre un témoignage d’époque sur un pays en crise, tou­jours frileux à l’heure de résoudre ses iné­gal­ités. Tourné au plus fort de l’ère Sarkozy, le film laisse son ques­tion­nement en sus­pens alors que le gou­verne­ment social­iste se retrou­ve con­fron­té à ses respon­s­abil­ités.