Dans un mélange d’autobiographie et de fic­tion, Adama, mon kib­boutz, le pre­mier long métrage du réal­isa­teur Dror Shaul, pénètre dans l’univers d’une com­mu­nauté juive prô­nant l’entraide, autour d’un mode de vie rur­al basé sur des principes égal­i­taires et col­lec­tivistes, mais qui à force de vouloir faire pré­val­oir le groupe finit par en oubli­er l’individualité des hommes qui la con­stitue. Loin des débats poli­tiques sur les valeurs de ce mou­ve­ment (même si dans ce film, on entend l’Inter­na­tionale), Drol Shaul choisit d’évoquer la vie à l’intérieur de cette com­mu­nauté, sous les traits de l’enfance, l’histoire de Dvir Avni, jeune garçon qui à l’approche de sa bar-mitz­vah, doit réfléchir sur le sens à don­ner au mot lib­erté.
Primé au fes­ti­val de Sun­dance, à la Berli­nale ou à l’Israeli Film Acad­e­my Award, Adama, mon kib­boutz apporte un point de vue sen­si­ble et unique sur un sujet rare au ciné­ma et bien sou­vent mal traité (pen­sons à Alexan­dre Arcady et l’inimaginable Pour Sacha).

Avant toute chose, il faut définir le kib­boutz. Ce que fait à juste titre le réal­isa­teur à l’ouverture de son film, en quelques mots. Ces com­mu­nautés créées en 1909 par de jeunes pio­nniers juifs venus majori­taire­ment d’Europe de l’Est voulaient autant revenir sur la terre de leurs ancêtres qu’inventer un nou­veau mode de vie basé sur un sys­tème socio-économique égal­i­taire : partage des tâch­es, des biens, de la pro­priété, de l’éducation. Les kib­boutzniks se réu­nis­sent en assem­blée générale pour toutes déci­sions rel­a­tives au groupe (finance, loge­ment, pro­duc­tion, cul­ture, san­té). Cha­cun s’exprime suiv­ant le principe de la démoc­ra­tie directe. Les enfants sont quant à eux élevés dans des foy­ers, regroupés par classe d’âge. À par­tir de là, Dror Shaul, ancien kib­boutznik, remet en ques­tion dans Adama, mon kib­boutz les valeurs fon­da­men­tales de ce mou­ve­ment, avec un regard cen­tré sur celui d’un enfant, un regard certes per­son­nel (d’où l’usage du pronom pos­ses­sif « mon ») mais qui tend à décrire une sit­u­a­tion uni­verselle : la déshu­man­i­sa­tion de l’individu au prof­it du groupe.

Dvir Avni (l’angélique Tomer Stein­hof) a presque douze ans. Il passe sa vie dans un foy­er pour enfants, dans un kib­boutz au sud d’Israël. Il s’occupe de sa mère, Miri (Ronit Yud­ke­vitz, pleine de justesse et de sen­si­bil­ité) veuve et dépres­sive que les grands par­ents vilipen­dent et que le groupe isole. Tou­jours en vadrouille, Dvir tente d’échapper à la route déjà tracée devant lui, le vélo reste son seul out­il de lib­erté. À l’âge des pre­miers émois amoureux, il va aus­si vivre la bru­tale descente aux enfers de sa mère, vic­time d’un envi­ron­nement hos­tile, mail­lon faible d’un groupe prêt se débar­rass­er de ce qui les effraie le plus alors qu’ils s’avèrent être la source de ce mal. Dror Shaul décrit ce kib­boutz surtout via son dys­fonc­tion­nement et s‘attarde peu sur le mode de vie de ces habi­tants. Il préfère gliss­er une faille dans un sys­tème pour­tant bien établi. Une fêlure accom­pa­gne le générique du film où les noms sont d’un coup fis­surés par un bruit com­pa­ra­ble à une mâchoire cro­quant dans une pomme. Et tout au long d’Adama, mon kib­boutz, elle sera omniprésente, sous plusieurs formes. Dvir est aus­sitôt présen­té comme un enfant désobéis­sant, refu­sant d’appliquer les règles du groupe. Les enfants sont les seuls à voir la part d’ombre chez l’adulte. Pour ne pas som­br­er dans un monde antithé­tique, le réal­isa­teur prend soin de mon­tr­er aus­si ces jeunes Européens avides d’aventures, prêts à vivre dans ce kib­boutz. Mais face à cet esprit bon enfant, il y a tout ce qui se cache der­rière des allures nobles : les men­songes. Dror Shaul insiste sans lour­deurs sur de nom­breux faux-sem­blants, ceux qui con­duisent Miri, la mère de Dvir, à la haine puis au dés­espoir mais aus­si au silence et à l’abnégation de soi.

Dror Shaul axe son his­toire trou­blante autour de thèmes récur­rents : l’isolement (du groupe, de la mère, des enfants), les non-dits (la mort du père de Dvir), la supéri­or­ité du groupe face à l’individu (quand les kib­boutzniks se réu­nis­sent, un drame indi­vidu­el éclate). L’axe pré­dom­i­nant reste néan­moins cet enfant, Dvir, qui ouvre et clôt le film. Il est le sym­bole de la tran­si­tion, celui de l’enfance à l’âge adulte, de l’innocence à la con­nais­sance, du men­songe à la vérité. Ce thème majeur (et qui fait la force de ce film) appa­raît des les pre­mières images. L’enfant n’est rien qu’un cri sans vis­age aus­sitôt stop­pé par un biberon. À la fin, les rôles s‘inversent. C’est un enfant qui ira nour­rir et bercer sa mère pour mieux pren­dre son envol. Cette boucle mar­que la fin d’une spi­rale. L’écran fis­suré au début du générique trou­ve à la fin, sa rai­son d‘être.

Comme chez beau­coup de cinéastes (Stan­ley Kubrick dans Shin­ing, Jim Jar­musch dans Ghost Dog, Bong Joon-ho dans The Host), l’enfant détient ici la vérité. Il se ques­tionne, sur­prend l’impensable. La caméra le suit et le spec­ta­teur décou­vre à tra­vers ses yeux, le monde d’un kib­boutz. Ses errances en bicy­clette sont les prémices à son futur envol. Dvir est comme ce cerf-volant qu’il tient dans la main et pour lequel il recevra un prix, tirail­lé, à l’image de cet arbre où il aime se repos­er, entre la terre, ses racines, et le ciel, sa lib­erté. Tout cela s’oppose au cloi­son­nement des kib­boutzniks, mis en scène avec sub­til­ité par Dror Shaul. D’une part, il filme tou­jours ses habi­tants en plan ser­rés, en empêchant les adultes de respir­er tan­dis que les enfants cherchent à s’évader. La caméra va rarement à l’extérieur et s’attarde longue­ment sur ces maisons bâties les unes con­tre les autres, sur le dor­toir, l’école, le réfec­toire, la laver­ie, ou la demeure de la mère de Miri. Les saisons passent et rien ne change. L’unique lieu de toutes les lib­ertés se trou­vent face au vil­lage, à l’arrêt de bus. C’est là que les gens vont et vien­nent, se sépar­ent ou se retrou­vent. Quand Dvir sort du kib­boutz, la caméra s’écarte, les plans s’élargissent, s’envolent, les couleurs, plus chaudes, per­me­t­tent d’oublier un temps la sex­u­al­ité et la vio­lence exac­er­bées du groupe.

La vie dans ce kib­boutz est pour Miri une spi­rale infer­nale, prête à engloutir aus­si son fils. A la suite du départ de son amant suisse, Dvir sou­tient sa mère fébrile, comme un enfant devenu presque un adulte ten­ant dans ses bras une adulte rede­v­enue enfant. Les rôles s’inversent alors que la réciproque n’a jamais eu lieu. Sans arrêt, elle écoute la sonate numéro huit de Beethoven, la som­bre Pathé­tique, une boucle infinie qui ren­force ce sen­ti­ment de claus­tro­pho­bie.

Au bout du compte, nom­bre d’exemples vien­nent soutenir l’injustice du groupe qui pousse les inno­cents à devenir coupable. Mais les faits reprochés vont bien plus loin que le kib­boutz, ils peu­vent s’adresser à toute société enfer­mée dans un sys­tème. Un envi­ron­nement clos, comme Adama, est sem­blable au vil­lage décrit dans Le Ruban blanc ou dans Scènes de chas­se en Bav­ière. Peu importe où nous sommes, la nature humaine n’a pas de fron­tières. Certes, la folie de Miri (vue par son fils) pour­rait n’être que sub­jec­tive. Après tout, le regard est celui d’un enfant, mais qui croire quand on est enfant, hormis sa mère ?