Cinéaste aus­tralien remar­qué dans les fes­ti­vals (Bad Boy Bub­by, La Cham­bre tran­quille, Dance Me to My Song), Rolf De Heer tire son onz­ième long-métrage d’une sug­ges­tion de l’ac­teur aborigène David Gulpilil et de la vision d’une pho­to prise par un anthro­po­logue dans les années 1930, représen­tant dix canoéistes d’une eth­nie du nord-est du pays. Le pos­tu­lat de départ, édi­fi­ant à souhait (pour calmer la jalousie amoureuse de son jeune frère, un homme lui con­te la légende d’un cas ana­logue sur­venu plusieurs généra­tions aupar­a­vant), n’est que le pré­texte à l’ex­po­si­tion d’une cer­taine cul­ture aborigène d’une part, et à un tra­vail sur la nar­ra­tion ciné­matographique d’autre part. Le ver­sant doc­u­men­taire du film con­siste prin­ci­pale­ment en une recon­sti­tu­tion minu­tieuse, bien qu’assez min­i­mal­iste, du mode de vie des per­son­nages, tous joués par des autochtones de cette région dans leur pro­pre langue. Mais De Heer priv­ilégie l’autre piste suiv­ie par son film, celle d’un exer­ci­ce sur l’art de racon­ter, qui com­mence d’en­trée de jeu par cette mise en abyme : nar­ra­tion off con­tant l’en­tre­vue des deux frères et le nou­veau réc­it qui en ressort.

Il en résulte un film assez lent, allant un peu où il veut, mais quelque peu alour­di par les affé­ter­ies de l’au­teur qui, en cher­chant à don­ner une vraie con­sis­tance à son sujet, ne réus­sit qu’à l’il­lus­tr­er plate­ment. Pour­tant, les pre­miers mots du nar­ra­teur off (une intro­duc­tion en décalque inat­ten­du du ban­deau de Star Wars, suiv­ie d’un éclat de rire moqueur) présageaient un voy­age sur des chemins plus inspirés. Mais cette mise en bouche s’avère n’être qu’un trompe-l’œil, un gad­get nar­ratif au même titre que ceux employés par De Heer pour nav­iguer entre les dif­férentes couch­es de son réc­it, telle l’al­ter­nance couleur/noir et blanc. Ten­tant d’ex­ploiter les ram­i­fi­ca­tions d’un scé­nario de plus en plus touf­fu et vagabond (un per­son­nage l’il­lus­tre d’ailleurs en com­para­nt un con­te à un arbre), le cinéaste n’a d’autre idée que d’il­lus­tr­er explicite­ment chaque ram­i­fi­ca­tion, fût-elle infime — même la plus petite hypothèse ou rumeur y passe — quitte à pol­luer son film par des scènes aus­si cour­tes que redon­dantes (voir com­ment il met en scène les ques­tion­nements sur la dis­pari­tion d’une femme). Le tout s’avère une petite prouesse scé­nar­is­tique, mais dont l’ap­port ciné­matographique s’avère en deçà des espérances tant la mise en scène manque d’in­spi­ra­tion.

“Clichés d’ethnologues”

L’une de ces “trou­vailles”, la présen­ta­tion ini­tiale des pro­tag­o­nistes en une série de “plans-por­traits”, est d’ailleurs assez ambiguë. Car elle pour­rait égale­ment relever de l’in­flu­ence doc­u­men­taire et de l’o­rig­ine pho­tographique du film, tant ces por­traits com­men­tés évo­quent des clichés d’eth­no­logues. Dans cette hypothèse, la forme employée pose prob­lème : en intro­duisant un regard d’é­tranger dans un film qui fait autant d’ef­forts pour pren­dre une iden­tité aborigène, le cinéaste prend le risque de réduire son car­ac­tère d’au­then­tic­ité à l’é­tat de gad­get (au même titre que les “trucs” de nar­ra­tion), de cachet sans réelle moti­va­tion.

En des rares moments, De Heer délaisse son exer­ci­ce pour véri­ta­ble­ment don­ner un peu de corps à son sujet. Ain­si se démar­que un des dernières scènes : la danse de mort d’un guer­ri­er ago­nisant, où la con­jonc­tion de la voix du nar­ra­teur, de la charge émo­tion­nelle de la choré­gra­phie et du tra­vail sur la lumière noc­turne offrent un spec­ta­cle plus vivant et plus prenant que la pose glacée de tout ce qui l’a précédé. La scène donne la mesure de ce qu’on aurait pu espér­er du film : un tra­vail plus incar­né et moins figé sur une cul­ture et sur un art de la nar­ra­tion.