« Ne fais con­fi­ance à per­son­ne, fais con­fi­ance aux cir­con­stances » : cette phrase pronon­cée par l’un de gang­sters de Sans pitié donne non seule­ment au film sa morale mais aus­si une porte d’entrée pour saisir la stratégie d’écriture de Byun Sung-hyun. C’est que le film lui-même, plus tortueux que ne le lais­sent présager les pre­mières scènes, ruti­lantes et d’un sec­ond degré affiché, met un cer­tain temps à dévoil­er ses inten­tions. Si le cinéaste ne cache pas ses influ­ences (Taran­ti­no, John­nie To, Scors­ese), le poids de ces dernières est à ques­tion­ner : un temps écras­antes (nar­ra­tion dis­tor­due qui téle­scope passé et présent pour mieux sur­pren­dre le spec­ta­teur sur les mani­gances des forces en présence, ralen­tis icon­isant les per­son­nages, choré­gra­phies de com­bats striées de longs trav­el­lings), elles sem­blent d’abord entraver un film à la fois trop séduc­teur dans ses effets et trop soucieux de con­cili­er vigueur de la mise en scène et légèreté du ton. Pour­tant, le film délaisse pro­gres­sive­ment la dés­in­vol­ture bouf­fonne et la vio­lence de com­ic-book pour abat­tre son jeu : plus qu’un film de mafieux mât­iné de sail­lies à la Taran­ti­no, c’est une dou­ble relec­ture d’Infer­nal Affairs à laque­lle s’attelle le cinéaste (du film hongkon­gais d’An­drew Lau et d’Alan Mak, mais aus­si des Infil­trés, le remake améri­cain de Scors­ese), avec un cœur mélo­dra­ma­tique tapi sous les ors des gun­fights et des clichés les plus éculés du genre (à l’image de ce par­rain qui mange du caviar à la cuil­lère en écoutant de l’opéra).

Jeu de dupes vs bromance

Si Sans pitié parvient un temps à sur­pren­dre par ce goût de la manip­u­la­tion et du tour de passe-passe, qui con­tre­bal­ance une mise en scène par instants franche­ment tapageuse (plans à la pre­mière per­son­ne d’un homme encagoulé, caméra qui colle au corps d’un per­son­nage propul­sé de l’autre côté d’une pièce, etc.), le réc­it bute toute­fois sur les lim­ites de son plan de bataille. Car même si le film paraît adopter lui-même l’attitude des per­son­nages, qui gar­dent tou­jours une carte secrète dans leurs manch­es pour mieux sur­pren­dre leurs adver­saires, l’imprévisibilité de l’intrigue (chaque pro­tag­o­niste peut poten­tielle­ment com­plot­er de son côté) finit par se figer en une mécanique dra­maturgique para­doxale­ment peu sur­prenante. Byun Sung-hyun sem­ble de fait hésiter sur la voix à emprunter : d’un côté le jeu de dupes jubi­la­toire et de l’autre la bro­mance entre un mafieux et un polici­er infil­tré qui se lient d’une ami­tié frater­nelle à rebours des cir­con­stances. La dernière scène où ils s’opposent témoigne du ren­dez-vous un peu man­qué du film avec ce ver­sant du réc­it : cabotins pour la forme (le petit rire de hyène poussé par le truand pour mas­quer son trou­ble, la fer­meté mal cal­i­brée de son ami), les deux com­pères tour­nent le dos à la con­fronta­tion et préfèrent pass­er par le truche­ment d’un dernier com­bat au pis­to­let con­tre les forces de l’ordre pour acter, très arti­fi­cielle­ment, le pas­sage de relais entre le gang­ster et son pro­tégé. Dom­mage que le film, assez clin­quant mais pas dénué ici et là d’intérêt, ne parvi­enne pas à aller jusqu’au bout de sa démarche – par­tir d’un cadre arché­typ­al pour mul­ti­pli­er les retourne­ments nar­rat­ifs et les rup­tures de tons – et s’en tienne à cette con­clu­sion con­v­enue.