En flâ­nant dans les couloirs du gym­nase où elle pra­tique la boxe, Toni, onze ans, passe un jour devant une salle où d’autres filles dansent le drill (une forme de hip hop). Vis­i­ble­ment fascinée par cette autre façon de met­tre son corps en mou­ve­ment et d’affronter les autres, elle se laisse ten­ter par l’expérience et intè­gre un univers féminin qui lui était jusqu’alors incon­nu, mais qui ne tardera pas à être sec­oué par d’étranges crises (« fits ») touchant les danseuses les unes après les autres.

Sur le papi­er, don­ner aux angoiss­es liées à l’adolescence la forme d’une men­ace venant atta­quer physique­ment des jeunes filles n’est pas nou­veau, mais Anna Rose Holmer décline ce principe d’une façon sin­gulière : The Fits ne pro­pose ni une expéri­ence cathar­tique qui ferait éprou­ver au spec­ta­teur lui-même l’angoisse de ses per­son­nages, ni une élu­ci­da­tion pro­gres­sive du mys­tère jusqu’à la ratio­nal­i­sa­tion de la métaphore. Bien qu’il se déroule dans un envi­ron­nement social presque exclu­sive­ment afro-améri­cain, et donc pas tout à fait indéter­miné, The Fits n’a rien de soci­ologique non plus – les par­ents sont hors champ et la cité n’est qu’aperçue.

Il s’agit donc plutôt d’évoquer un cer­tain âge de la vie à tra­vers le chem­ine­ment de Toni, dont les regards-caméra attes­tent l’individualité. Anna Rose Holmer se refuse à fonder son réc­it sur des dia­logues qui exprimeraient les pen­sées du per­son­nage mais livre une mise en images pré­cise de ce lieu d’expression opaque qu’est le corps. La soli­tude de Toni est ren­due sen­si­ble dès le début du film en un plan sai­sis­sant : l’équipe hurlante des Lionnes, le groupe de danseuses qu’elle n’a pas encore rejoint, tra­verse le champ en trombe et sem­ble même tra­vers­er le per­son­nage lui-même, qui pour­suit sa marche invis­i­ble sans détourn­er le regard du sol.

Entre deux rives

La réal­isatrice fait s’incarner l’intériorité du per­son­nage dans l’espace du gym­nase, où se déroulent la majorité des scènes, tan­tôt côté boxe, tan­tôt côté drill. Par des jeux de con­trastes, d’échos et de symétries, la représen­ta­tion de ce décor nous ren­seigne sur ce que Toni tra­verse, sur ses posi­tion­nements par rap­port à elle-même, posi­tion­nements dont l’usage du flou visuel et sonore et les mou­ve­ments d’appareil flot­tants sug­gèrent le car­ac­tère flu­ide et mou­vant.

Si, en apparence, la ligne nar­ra­tive du film pour­rait se résumer en des ter­mes dou­teux (une jeune fille se détourne d’un « sport de garçon » pour s’épanouir davan­tage dans un « sport de fille »), il ne s’agit nulle­ment de glo­ri­fi­er la con­for­mité de l’identité de genre à l’identité sex­uelle : Toni aban­donne la boxe pour la danse, mais ne ren­tre pas dans le rang pour autant. Le film décrit les mécan­ismes d’assimilation sans les idéalis­er ni les dia­bolis­er : il s’agit de négoci­er avec une iden­tité de groupe pour par­venir à s’y inté­gr­er (« fit in ») sans se trahir, et c’est au niveau du corps, devenu champ de bataille, que cette négo­ci­a­tion a lieu. Qu’est-ce qui déclenche la trans­for­ma­tion de Toni ? Est-ce sa vision fascinée d’une bat­tle de drill, ou bien sa con­t­a­m­i­na­tion physique par l’encre dorée d’une affiche des Lionnes ? Dès son entrée dans le monde des futures femmes, son corps sera en tout cas soumis à une série d’interventions : pose de tatouage tem­po­raire, appo­si­tion de ver­nis pail­leté, perçage d’oreilles à l’aiguille… Toni répond à ces manip­u­la­tions avec ambiva­lence : elle se laisse faire un temps, puis décolle le tatouage, grat­te le ver­nis, et libère les oreilles infec­tées du bijou qui pré­tendait les orner.

Corps en lutte

Les crises con­stituent une autre façon d’extérioriser tout ce qui agite Toni au seuil de l’adolescence. Ce phénomène qui touche d’abord les danseuses les plus âgées et dont on pour­rait envis­ager une orig­ine sex­uelle s’étend bien­tôt aux plus jeunes. Tan­dis que l’on peine à iden­ti­fi­er le fac­teur con­t­a­m­i­nant, la peur se mêle à la fas­ci­na­tion. À force de se mul­ti­pli­er, les crises finis­sent par se banalis­er et le prob­lème san­i­taire se mue en phénomène de mode. Par sa métaphore poly­mor­phe, Anna Rose Holmer évoque ain­si une con­t­a­m­i­na­tion psy­chologique qui rap­pelle les phénomènes viraux si puis­sants et rapi­des à l’ère numérique.

Tout autant que leur trans­mis­sion, les crises elles-mêmes sont imprévis­i­bles dans leur déroule­ment. Cha­cune provoque un cock­tail de symp­tômes bien par­ti­c­uli­er : con­vul­sions, con­tor­sions, tétanie… La seule chose qui sem­ble com­mune aux dif­férentes « vic­times » est l’expérience d’une dépos­ses­sion momen­tanée de leur corps, d’un écart à soi. L’une des jeunes filles dit avoir eu l’impression de flot­ter au-dessus d’elle-même, comme s’il fal­lait reculer pour mieux sauter dans l’âge adulte. Avec ce pre­mier long métrage de fic­tion qui regorge de trou­vailles et se détourne con­stam­ment des évi­dences, Anna Rose Holmer fait ain­si du corps le site d’une ambiva­lence, d’un lutte pour ten­ter d’être soi par­mi les autres.