Sor­ti en août aux États-Unis sans faire de remous par­ti­c­uliers, Sausage Par­ty a bien fail­li ne jamais attein­dre les salles français­es. Il est vrai que ce film d’animation, pas vrai­ment des­tiné aux enfants, pose ques­tion quant à sa dis­tri­b­u­tion, d’autant plus en cette péri­ode peu prop­ice aux plaisan­ter­ies de mau­vais goût sur les com­mu­nau­tarismes, la reli­gion et la sex­u­al­ité. Irrévéren­cieux et joyeuse­ment grav­eleux, Sausage Par­ty mar­que ain­si le retour du duo Seth Rogen / Evan Gold­berg, après leurs deux films en tant que réal­isa­teurs, C’est la fin, et L’Interview qui tue !. Ils se can­ton­nent néan­moins cette fois au scé­nario, lais­sant Con­rad Ver­non (les fran­chis­es Shrek et Mada­gas­car…) et Greg Tier­nan aux com­man­des. Le menu affiché dès les pre­mières min­utes est bien sim­ple : met­tre les pieds dans le plat de tous les sujets sen­si­bles du moment. Reli­gions donc, mais aus­si con­flit israé­lo-pales­tinien, racisme, créa­tion­nisme, homo­pho­bie… Rien n’est oublié pour offrir une fête à la saucisse déli­rante qui ne sera bien évidem­ment pas du goût de tout le monde.

Les pieds dans le plat

Sausage Par­ty nous racon­te donc l’histoire de Franck, petite saucisse à hot-dog atten­dant impatiem­ment comme tous les ali­ments d’un super­marché d’être emportée vers le grand au-delà par les dieux con­som­ma­teurs. Mais un pot à moutarde au miel ramené au mag­a­sin pour être échangé joue soudain les trou­ble-fêtes : selon lui, il n’y exis­terait aucun au-delà. La seule chose qui attendrait les marchan­dis­es serait une cru­elle con­som­ma­tion par les dieux. Franck et Bren­da (sa petite amie pain brioché), bien­tôt accom­pa­g­nés de Lavash le pain pita et de Sam­my le bagel, vont alors par­courir les dif­férents rayons pour enquêter sur cette ter­ri­ble révéla­tion. Au fil des ren­con­tres avec les « habi­tants » du super­marché, se déploie une insa­tiable créa­tiv­ité visant à trans­former les pro­duits de grande con­som­ma­tion en per­son­nages tirail­lés entre l’espérance fiévreuse d’être le prochain « élu » des dieux et la dif­fi­cile cohab­i­ta­tion avec leurs voisins de rayons. Chew­ing-gum, papi­er toi­lette, packs de bières, tacos, jus de fruits… tous se côtoient ain­si au sein d’un jeu d’échelles bril­lam­ment mis en scène, évo­quant le tra­vail de l’équipe de Toy Sto­ry 3 (les mag­nifiques tex­tures en moins, certes). La fran­chise phare de Pixar appa­raît d’ailleurs comme le maître-étalon pour Sausage Par­ty, notam­ment par son alter­nance du point de vue des humains et des objets. Ain­si, vingt ans après le pre­mier opus des aven­tures de Woody le cow-boy, cette révolte des pro­duits de con­som­ma­tion prend le relais pour allè­gre­ment venir sec­ouer la rou­tine des films d’animation 3D améri­cains.

Produits de tous rayons, unissez-vous

Le film est bien évidem­ment à savour­er en ver­sion orig­i­nale, Seth Rogen retrou­vant ici ses habituels com­pères (James Fran­co, Jon­ah Hill, Kris­ten Wiig, Michael Cera), accom­pa­g­nés de quelques nou­veaux venus pour l’occasion (Edward Nor­ton, Salma Hayek…). Et l’on com­prend aisé­ment que le pro­jet ait fédéré, ce Sausage Par­ty tirant à boulets rouges sur tout le spec­tre des valeurs réac­tion­naires améri­caines. La struc­ture du réc­it est pour­tant des plus clas­siques : le voy­age de Franck le mèn­era peu à peu aux orig­ines de la machi­na­tion, en même temps qu’il fuit le bad-guy de l’histoire (une poire à lave­ment psy­chopathe, rien que ça). Mais le déjà-vu est ici sys­té­ma­tique­ment mâché et recraché, plus encore que dans les films d’animation des stu­dios con­cur­rents pour­tant cou­tu­miers de dou­ble dis­cours, de mis­es en abyme et d’au­toréférences. Le résul­tat est une avalanche d’idées allant de la métaphore poli­tique bien sen­tie, à la scat­olo­gie la plus crasse (Seth Rogen oblige), ce qui n’empêche aucune­ment le film de dévelop­per cette fois-ci une imper­ti­nence bien réelle (de celle qui man­quait ter­ri­ble­ment à L’Interview qui tue !).

C’est qu’il est avant tout ques­tion d’émancipation dans Sausage Par­ty, et la survie des per­son­nages tien­dra au dépasse­ment de toutes les règles, prin­ci­pale­ment les plus fon­da­men­tales, les plus incon­testa­bles. Ain­si la géniale chan­son d’ouverture, au cours de laque­lle les pro­duits célèbrent d’une seule et même voix béate les dieux con­som­ma­teurs, devien­dra l’incarnation de la grande mas­ca­rade qu’il faut abat­tre à tout prix. L’univers lumineux et col­oré de la grande dis­tri­b­u­tion se trans­forme alors en un ter­rain de guerre où les marchan­dis­es jurent, fuient, tuent, ago­nisent par­fois, dans leur ten­ta­tive dés­espérée d’échapper à leur triste sort. Nos petits per­son­nages y gag­neront la recon­quête d’une lib­erté sans lim­ites, débar­rassés de toutes ces mythes qui les main­te­naient bien sages dans leurs rayons, par peur de la puni­tion promise et par oubli de leur pro­pre mor­tal­ité. Pour peu d’y goûter, Sausage Par­ty per­met de partager le plaisir com­mu­ni­catif du blas­phème joyeux et trash, pas si bête et méchant, à l’en­con­tre de toutes les divinités religieuses et idéologiques. Rire de tout, de n’importe quoi aus­si, et plus encore de ce qui n’est pas vrai­ment drôle… voilà qui fait un bien fou.