Courant décem­bre 2014, alors que le film s’ap­prê­tait à sor­tir en salles aux États-Unis, Sony a subi une attaque de pirates du web – vraisem­blable­ment téléguidée par la Corée du Nord – divul­guant mails privés de la direc­tion du stu­dio, scripts de films et autres doc­u­ments con­fi­den­tiels. À ceci s’a­joutèrent des men­aces d’at­ten­tats dans les salles qui auraient le mal­heur de pro­jeter le film. Il n’en fal­lait pas plus pour que Sony décide d’a­ban­don­ner la dis­tri­b­u­tion du film sur le sol améri­cain, provo­quant un raz-de-marée médi­a­tique autour de cette affaire et, il faut bien le dire, quelques ricane­ments dans le micro­cosme hol­ly­woo­d­i­en. Il n’y a pour­tant pas de quoi rire lorsqu’on réflé­chit à la jurispru­dence créée par cet événe­ment : si l’on peut, par la men­ace et le chan­tage, blo­quer la sor­tie d’un film, qu’est-ce qui empêchera à l’avenir de le faire pour un livre, un arti­cle, un album[1]?

More is less

L’In­ter­view qui tue ! débar­que en tous cas sur les écrans français précédé d’une répu­ta­tion sub­ver­sive – sans qu’on com­prenne trop d’ailleurs en quoi il « égratign­erait » moins l’im­age du dic­ta­teur nord-coréen sur notre ter­ri­toire qu’outre-Atlan­tique. Mais ques­tion sub­ver­sion, il fau­dra cer­taine­ment mieux pass­er son chemin, car la bande à Rogen ne fait qu’empiler des gags scat­ologiques et sex­istes (voir notam­ment les minables petits rôles réservés à la gent fémi­nine) qui ne font plus rire qu’eux-mêmes, et représen­tent le degré zéro de la provo­ca­tion[2]. À not­er égale­ment, une insis­tance assez lourde sur les blagues en rap­port avec l’ho­mo­sex­u­al­ité, comme pour se dédouan­er du fait que L’In­ter­view qui tue ! ne présente, pour ain­si dire, qu’une suc­ces­sion de duos d’ami­tié mas­cu­line. Des vannes qui font office de mise à dis­tance, une façon de dire que les auteurs ne sont pas dupes du sous-texte « cryp­to-gay » du film sans jamais vouloir pleine­ment l’as­sumer. En somme, ce ne sont que quelques gags faciles déposés ici et là, his­toire de rem­plir le con­trat en bonne et due forme.

Le marketing du pitch

Le pro­jet est d’ailleurs sous-ten­du par cette idéolo­gie mar­ket­ing, notam­ment dans la façon dont il fait de son pitch un véri­ta­ble argu­ment de vente. Un ani­ma­teur de talk-show sur les célébrités et son pro­duc­teur décrochent l’op­por­tu­nité d’in­ter­view­er Kim Jong-un (qui est fan de leur émis­sion), et sont recrutés par la CIA afin d’a­bat­tre le dic­ta­teur nord-coréen. Les deux pro­tag­o­nistes (pour ne pas dire, surtout, leurs deux inter­prètes, James Fran­co et Seth Rogen) se fan­tas­ment alors en héros de la nation et provo­ca­teurs impéni­tents, ren­voy­ant ain­si à l’Amérique – et par exten­sion aux nations « civil­isées » – l’im­age de gloire et d’ag­i­ta­trice de con­science dont tout un cha­cun aime tran­quille­ment s’af­fubler. Le sec­ond argu­ment de vente, plus insi­dieux, est tout entier porté par la per­spec­tive de met­tre en scène le per­son­nage de Kim Jong-un, con­nu via des images de pro­pa­gande savam­ment con­trôlées, et dont le pitch laisse enten­dre qu’il va nous mon­tr­er l’en­vers, le côté offi­cieux. La tra­jec­toire pro­posée par le film sus­cite alors chez le spec­ta­teur le désir mal­sain de « voir » (on n’y ménage d’ailleurs pas ses efforts pour faire mon­ter le sus­pense de sa pre­mière appari­tion), et intro­duit par la même occa­sion Kim Jong-un comme le peo­ple ultime à inter­roger sur sa vie privée. Une fois lancés sur cette voie, les auteurs ne trou­vent rien de mieux à faire que de nous embar­quer sur la piste d’un com­plexe d’Œdipe mal résolu, pour­suiv­ant le bud­dy movie entamé avec le duo Rogen/Franco par un tan­dem Franco/Kim Jong-un.

C’est là que L’In­ter­view qui tue ! dévoile sa con­ster­nante faib­lesse – pour ne pas dire sa mal­adresse – dans son inca­pac­ité à recon­duire autre chose qu’un sché­ma de représen­ta­tion con­venu et haute­ment con­testable, et jouant la carte d’un faux sus­pense délétère sur ce qu’il engage comme com­plic­ité entre le dic­ta­teur et son ani­ma­teur télé préféré. Plutôt que de tranch­er dans le vif, les auteurs du film choi­sis­sent une voie médi­ane, où le représen­tant du « Bien », après s’être un peu égaré en chemin, tri­om­phera du « Mal ». Il ne leur restera plus, comme comble de la provo­ca­tion la plus basse et impro­duc­tive qui soit (atten­tion, spoil­er !), qu’à représen­ter le dic­ta­teur cul nu, et plus tard le faire explos­er dans son héli­cop­tère, en faisant usage d’un ralen­ti atroce[3]. Dans ces moments-là, on ne peut pas nier que L’In­ter­view qui tue ! a au moins le mérite de déplac­er une chose : aujour­d’hui, même les pseu­do-gau­chos d’Hol­ly­wood font usage d’armes de destruc­tion mas­sive pour régler leurs prob­lèmes d’ego.

Notes

Notes
↑1 Même si le cas s’est déjà présen­té encore récem­ment sur le sol français, pour des pièces de théâtre et expo­si­tions retirées de l’af­fiche.
↑2 On aurait envie de dire « con­tes­ta­tion », mais ce serait embar­quer le film sur une piste qu’il n’ef­fleure même pas.
↑3 Atroce, pas néces­saire­ment parce qu’il représente le meurtre d’une fig­ure offi­cielle – qui plus est fig­ure autori­taire – mais surtout en ce qu’il invite à jouir sur la durée d’une exé­cu­tion, et ren­voie incidem­ment aux con­ster­nantes images de l’exé­cu­tion de Sad­dam Hus­sein, ou de n’im­porte quel otage mas­sacré sur le globe.