Tan­dis qu’il range des VHS par ordre alphabé­tique, Lenny (Mads Mikkelsen) entend son patron lui reprocher de ne jamais par­ler que de films. Il se con­tente alors de lui répon­dre qu’il croirait enten­dre sa mère. On imag­ine volon­tiers que Nico­las Wind­ing Refn était lui-même le des­ti­nataire ini­tial de la remar­que, Bleed­er s’achevant juste­ment par une dédi­cace à la mère du réal­isa­teur. Le film con­tient en effet de son pro­pre aveu une très grande part d’autobiographie de ce qu’il était alors : un jeune cinéphile mal dans sa peau ren­du méga­lo­ma­ni­aque par le suc­cès de son pre­mier coup d’essai, Push­er. Les ama­teurs du ciné­ma de Refn pour­ront bien évidem­ment s’en don­ner à cœur joie dans l’inventaire des prémices de sa sophis­ti­ca­tion visuelle et sym­bol­ique à venir. Mais décou­vrir aujourd’hui son deux­ième film, datant de 1999 et encore inédit sur les écrans français, c’est aus­si revenir sur une péri­ode de sa fil­mo­gra­phie durant laque­lle le réal­isa­teur rêvait encore de per­pétuer l’histoire d’une con­tre cul­ture héritée des années 1970. Son nom, qui n’était pas encore réduit à un acronyme (NWR), était alors asso­cié à un cer­tain renou­veau du ciné­ma bis.

Les limbes du nouveau Copenhague

À pro­pos de Push­er, Refn déclarait qu’il voulait avant tout autre chose faire du ciné­ma améri­cain en Europe. S’inspirant du Nou­v­el Hol­ly­wood, il met­tait ain­si en scène caméra à l’épaule la descente aux enfer d’une bande d’anti-héros deal­ers et gang­sters dans un décor urbain décrépi. Pour Bleed­er, même équipe à l’appui, il délaisse les his­toires de gang­sters (quoique…) pour une sorte de bud­dy movie tein­té de film noir. Plongé dans une obscu­rité qua­si apoc­a­lyp­tique de fin de siè­cle, le film, extrême­ment référencé, évoque claire­ment le ciné­ma améri­cain indépen­dant des années 1990. On en retrou­ve les lieux com­muns (le vidéo­club, le hangar désaf­fec­té, les longs murs tagués, le snack baigné d’une lumière verdâtre de néons…) mais aus­si la place par­ti­c­ulière que pren­nent des références ouverte­ment citées. Au même titre que dans Scream ou Clerks, les per­son­nages sont avant tout des spec­ta­teurs pétris de références ciné­matographiques con­stru­ites sur le tas. Ils débat­tent avec verve de Bruce Lee et Steven Sea­gal, citent pêle-mêle Armaged­don, Ale­jan­dro Jodor­owsky et George Romero, tout en peinant à mémoris­er les noms de John Hus­ton et François Truf­faut.

De cette grande époque de la VHS, Refn érige même un sanc­tu­aire : la salle de pro­jec­tion cachée à l’arrière du vidéo­club, dans laque­lle se réu­nis­sent qua­tre potes chaque week-end pour oubli­er l’ennui qui a présidé à leur semaine. Dans cette illu­sion d’un temps figé tout en rit­uels et réc­i­ta­tions de dia­logues de films, il ne se passe alors pas grand chose, à une excep­tion notable : Leo (Kim Bod­nia) ne se fait décidé­ment pas à l’idée qu’il va bien­tôt devenir père. Dès lors que le beau-frère vio­lent s’en mêle les dés de la tragédie sont jetés, et la vie de nos per­son­nages va se trans­former en film pour le meilleur et pour le pire.

Cinéma-Némésis

Au sein d’un univers par­faite­ment lugubre (par­mi les rares per­son­nages sec­ondaires que l’on ren­con­tre se trou­vent notam­ment un cuisinier psy­cho­tique, et un videur de boîte de nuit raciste), la fic­tion ciné­matographique appa­raît comme seule déten­trice d’une valeur sacrée. Les plans sur les cas­settes sont accom­pa­g­nés de chœurs, et le vidéo­club prend l’allure d’une église décrépie dans laque­lle des âmes errantes vien­nent se réfugi­er pour trou­ver une petite part d’intériorité fic­tion­nelle, aus­si inavouable soit-elle. Libre à eux d’y explor­er des étagères emplies de films de gen­res célèbres, ou d’autres, plus dis­simulées, con­tenant des cen­taines de pro­duc­tions pornographiques évo­quées exacte­ment sur le même ton par le ten­ant des lieux. Ici tout se vaut : chez Refn, le sacré est une alliance des con­traires, à la fois mon­strueux et angélique. Il pren­dra même, dans ses futurs films, la forme d’un Némé­sis appa­rais­sant de nulle part pour faire le tri par­mi les êtres humains. (le « Guer­ri­er silen­cieux » du film homonyme, le « con­duc­teur » de Dri­ve, le polici­er d’Only God For­gives, la jeune Jesse dans The Neon Demon). Sa « juste colère », quelle que soit sa forme, dis­tinguera ceux qu’il con­vient de sauver, de par­don­ner et d’aimer, et les autres qui seront élim­inés impi­toy­able­ment.[1]

Dans Bleed­er, c’est le ciné­ma lui-même qui procède au tri, inci­tant chaque per­son­nage à révéler sa nature pro­fonde et ain­si s’exposer au châ­ti­ment. Léo, Lenny, et Louis essaient ain­si dés­espéré­ment de vivre leur pro­pre fic­tion en la calquant sur les grands sché­mas du « ciné­ma de genre ». Seul le pro­prié­taire du vidéo­club reste sim­ple spec­ta­teur, se can­ton­nant au rôle de gar­di­en du tem­ple. Léo décide d’avoir un pis­to­let sans vrai­ment savoir pourquoi, et Lenny tombe amoureux à tra­vers une vit­rine de restau­rant dans une scène digne d’une comédie roman­tique. Face à une vie quo­ti­di­enne totale­ment vide de réc­it, où il n’y a lit­térale­ment rien à racon­ter sinon l’ennui, la haine et les hémor­roïdes, cha­cun tente dés­espéré­ment de combler ce vide. Le ciné­ma, par le mimétisme qu’il leur pro­pose, trace alors pour les per­son­nages deux routes aux des­ti­na­tions bien dis­tinctes. L’une mène à la sub­li­ma­tion d’une réal­ité sans his­toire par la fic­tion per­son­nelle, l’autre à la vio­lence trans­posée au monde réel, soit l’horreur pure et sim­ple. L’hémorragie de fic­tion, traduite à l’image par des fon­dus au rouge récur­rents, défer­le ain­si sur le monde, et procède à une suc­ces­sion de révéla­tions morales. Il y a de quoi repenser à la célèbre scène du film de Bri­an De Pal­ma, où Car­rie, recou­verte de sang, dis­tingue dans une sorte d’extase la véri­ta­ble nature de ses cama­rades avant de dévers­er sur eux un châ­ti­ment impi­toy­able nim­bé de lumière rouge. Nico­las Wind­ing Refn pro­pose une révéla­tion du même ordre, à la dif­férence que la fic­tion ciné­matographique qu’ingurgitent les per­son­nages ne leur accorde aucun pou­voir sur­na­turel. Elle se con­tente d’affecter les repères du « monde réel » (le monde du tra­vail, les codes soci­aux, la famille…), pour les réduire à autant de fauss­es idol­es et les laiss­er seuls face à eux-mêmes. La récur­rence de cette forme de réc­it con­stituera par la suite le cœur de l’œuvre de Refn. Mais à l’époque de Bleed­er, elle célébrait avant tout la foi du réal­isa­teur en un ciné­ma capa­ble de toutes les extrémités, planche de salut ou instru­ment de damna­tion pour les âmes errant par­mi les limbes d’une réal­ité détestée par tous – soit une vision aus­si malade que fasci­nante de la cinéphilie, tout autant qu’une réponse à la ques­tion de savoir pourquoi il préférait à l’époque ne par­ler que de films.

Notes

Notes
↑1 Cette fig­ure de « l’envoyé » à la fois aimant et destruc­teur trou­ve cer­taine­ment son appli­ca­tion la plus évi­dente dans la fameuse scène de l’ascenseur de Dri­ve, durant laque­lle le dri­ver, fig­ure angélique et pro­tec­trice, embrasse la femme qu’il aime avant de se retourn­er pour froide­ment exé­cuter un homme qui lui veut du mal en lui broy­ant le crâne à coup de talons.