Si Mani Haghighi (Men at Work, Mod­est Recep­tion) a beau­coup fréquen­té les Berli­nales, ce n’est pour­tant pas le plus célébré des cinéastes iraniens (quoiqu’il ait par­fois col­laboré avec Asghar Farha­di). Val­ley of Stars est son six­ième film, mais le pre­mier à sor­tir dans les salles français­es. Il se révèle une ten­ta­tive de ciné­ma foi­son­nant, sur­réal­iste, labyrinthique, invi­tant l’esprit aux chemins de tra­verse — expéri­ence stim­u­lante, même si pas tout à fait aboutie.

Tectonique du récit

La prémisse est maligne, nour­rie sur la matière de l’Iran même, un peu de son his­toire mais beau­coup de son ter­ri­toire, jusqu’à son activ­ité sis­mique ici trav­es­tie en mythe. En 1965, un agent de la police secrète du Shah, accom­pa­g­né d’un géo­logue et d’un pre­neur de son, se ren­dent sur l’île de Qeshm au sud du pays pour men­er une enquête hors normes, dans un étrange cimetière que les habi­tants sug­gèrent à mi-voix han­té par une ter­ri­ble créa­ture. À par­tir de là, le film s’ingénie à se rap­procher d’un cadavre exquis. Les rebondisse­ments changeant la nature des attentes du spec­ta­teur se mul­ti­plient, non seule­ment scé­nar­is­tiques (à un moment, l’un des per­son­nages se retrou­ve avec un bébé sur les bras) mais aus­si dans son point de vue et le niveau de sa nar­ra­tion (le réc­it de l’enquête est ain­si mis en abyme dans une scène d’interrogatoire… mais aus­si dans un pseu­do-doc­u­men­taire sur les “faits réels” mené par Haghighi lui-même). Le réc­it se balade ain­si d’un nar­ra­teur à l’autre, d’une lec­ture à l’autre, tout en enjam­bant les ellipses comme s’il s’agissait de bribes de sou­venirs — ou d’hallucinations — et en bras­sant quelques références his­toriques et cinéphiles nationales. Cepen­dant, il s’agit moins d’ouvrir des pistes d’interprétation que de con­duire l’esprit à lâch­er prise quant au pourquoi et au com­ment (le pourquoi n’a guère d’importance, les issues atten­dues débouchent en fait sur de nou­velles ram­i­fi­ca­tions) en l’engageant sur ce chemin poly­mor­phe et tortueux, afin d’ouvrir son regard au change­ment et à la mul­ti­plic­ité des dimen­sions.

L’accalmie

Cela reste un exer­ci­ce de style, au fond, mais qui échappe à la gra­tu­ité. Tout en pré­ten­dant s’affranchir de la linéar­ité de la nar­ra­tion clas­sique, Haghighi con­te sur ses mul­ti­ples niveaux les par­cours de per­son­nages qui, eux aus­si, aspirent à s’affranchir des règles qui les régis­sent — prin­ci­pale rai­son pour laque­lle ils sont venus accom­plir leur obscure mis­sion dans ce qua­si-désert, armés de leurs petits univers per­son­nels et de leur sys­tème D (voir avec quels brico­lages ils étab­lis­sent la topogra­phie des lieux). Mais cette étrange com­bi­nai­son sem­ble avoir trou­vé ses lim­ites, quand le cinéaste se décide à finir son film au détri­ment de l’expérience qui en a con­sti­tué la majeure par­tie. En recen­trant le réc­it cen­tré sur les aspi­ra­tions de ses per­son­nages, il revient à une cer­taine linéar­ité, tout en reléguant l’étrangeté passée en détails déco­rat­ifs. Ces pas­sages fin­aux ne sont pas ratés en eux-mêmes, et con­tin­u­ent de témoign­er de l’envie de ciné­ma de leur auteur, mais ils lais­sent une déce­vante impres­sion de couper court à un exer­ci­ce autrement cap­ti­vant.