« Nous vivons une époque sans fête, et nous y avons con­tribué. (…) Main­tenant, il n’y a plus que des petits groupes isolés, autonomes et vio­lents. » Ces phras­es dés­espérées pronon­cées par un groupe d’é­tu­di­ants révoltés et rêveurs dans Le Pornographe de Bertrand Bonel­lo – dont se moquait alors allé­gre­ment le per­son­nage de Jean-Pierre Léaud – trou­vent un éton­nant pro­longe­ment dans Noc­tura­ma. Écrit dix ans plus tard par le même cinéaste, bien avant la vague d’at­ten­tats ter­ror­istes sur­v­enue en France, le nou­veau film de Bertrand Bonel­lo est un dip­tyque glaçant sur la pré­pa­ra­tion et l’exé­cu­tion d’at­ten­tats dans Paris par une dizaine de jeunes issus de dif­férents milieux, fer­me­ment réso­lus à explos­er toute une forêt de sym­bol­es hétérogènes comme une stat­ue de Jeanne d’Arc ou une tour HSBC, « en faisant le moins de morts pos­si­bles ». Le regard du cinéaste opère donc un sur­prenant glisse­ment de sujet par rap­port au reste de son œuvre où la révolte poli­tique et le rejet de la société de con­som­ma­tion pas­saient avant tout par l’art, l’éro­tisme et la recherche paci­fique d’une con­tre-société. Il était par ailleurs par­ti­c­ulière­ment déli­cat dans le con­texte poli­tique actuel de choisir pour héros de jeunes ter­ror­istes français. Mais, en imag­i­nant un pas­sage à l’acte révo­lu­tion­naire et dés­espéré, Bonel­lo fait par­tie des rares auteurs du ciné­ma français qui cherchent à faire ressen­tir ciné­matographique­ment, avec plus ou moins de réus­site, l’actuel malaise dans la civil­i­sa­tion.

État d’urgence

Le titre Noc­tura­ma, qui désigne la par­tie d’un zoo où vivent des ani­maux noc­turnes, ren­voie à la vie mys­térieuse et souter­raine des jeunes révo­lu­tion­naires. Le cinéaste cherche avant tout à restituer cette impres­sion que « quelque chose gronde sous la sur­face », à faire ressen­tir un cli­mat d’ur­gence, une men­ace trag­ique con­stam­ment tapie dans le hors-champ, en s’in­spi­rant d’Ele­phant de Gus Van Sant et d’Assaut de John Car­pen­ter. L’e­space devient résol­u­ment claus­tro­pho­bique, oppres­sant comme l’é­tait déjà la « cage dorée » de L’Apol­lonide : les per­son­nages se fau­fi­lent dans les dédales souter­rains du métro, dans des cagibis dis­crets, des WC étroits, avant de finir dans le huis-clos noc­turne de la Samar­i­taine. À la toile tis­sée par les chas­sés-croisés silen­cieux des jeunes com­plo­teurs, où un mon­tage alterné très godar­d­i­en enchaîne cut les lieux parisiens les plus hétérogènes à la vitesse d’un juke-box, suc­cède alors celle, non moins inquié­tante, des écrans de sur­veil­lance du grand mag­a­sin. Bonel­lo fait ain­si du monde post­mod­erne glob­al­isé (l’im­meu­ble explosé au milieu du film se nomme « Glob­al ») une vaste prison trag­ique, un ter­ri­ble piège où l’on finit néces­saire­ment par s’engluer.

Bonel­lo épouse la rad­i­cal­ité de ses per­son­nages par un scé­nario à l’ascèse nar­ra­tive extrême qui, hélas, ne fonc­tionne pas com­plète­ment. Il réduit la pre­mière heure du film à la mys­térieuse cir­cu­la­tion de ces jeunes gens dans la cap­i­tale, sou­vent filmés par la douce fila­ture de trav­el­lings à la manière d’Ele­phant. Seuls leur air ten­du, la marche nerveuse, les chas­sés-croisés dans un inquié­tant silence et quelques échanges de tex­tos sug­gèreront le dan­ger immi­nent. Mais là où Gus Van Sant pre­nait le temps de filmer avec empathie des frag­ments de vie par­al­lèles mêlant indif­férem­ment vic­times et bour­reaux, nous assis­tons ici à la plate et linéaire organ­i­sa­tion d’un groupe en « résis­tance » con­tre le grand Cap­i­tal, saupoudré çà et là de quelques flash-backs allusifs et assez car­i­cat­u­raux sur la ren­con­tre et la moti­va­tion des per­son­nages, de la durée d’un sam­ple.

Fascinations

On retrou­ve le goût du para­doxe cher à Bertrand Bonel­lo, la coex­is­tence con­tra­dic­toire entre effroi et fas­ci­na­tion qui struc­turait déjà L’Apol­lonide. De même que la mai­son close de L’Apol­lonide était une hor­ri­ble prison et en même temps un cocon cares­sant et lux­ueux, le grand mag­a­sin de Noc­tura­ma s’avère autant un détestable tem­ple de la con­som­ma­tion « qu’il aurait aus­si fal­lu faire sauter avec Face­book et le MEDEF » qu’un lieu de fan­tasmes qui absorbe lit­térale­ment les jeunes gens dans une dan­gereuse rêver­ie. Les jeunes ter­ror­istes ont beau se rebeller, ils sont d’ores et déjà imprégnés par cette société de con­som­ma­tion high-tech : généra­tion con­nec­tée fonc­tion­nant exclu­sive­ment aux tex­tos, ils sont habil­lés comme les man­nequins de la Samar­i­taine, se lais­sent facile­ment hap­pés par un jeu vidéo, une HiFi puis­sante, les vête­ments et la vais­selle de luxe. La rêver­ie bonel­li­enne ouvre alors une vaste par­en­thèse nihiliste de jeux un peu vides et tris­te­ment con­suméristes – essayage de vête­ments haute-cou­ture, course en mini-kart filmé sur moquette façon Shin­ing. Pour­tant, c’est aus­si à ce moment-là que ce ciné­ma inter­roge ses lim­ites, flirte de manière pas­sion­nante avec la tem­po­ral­ité du tableau théâ­tral et de l’in­stal­la­tion vidéo con­ceptuelle – les per­son­nages se retrou­vent figés, plan­tés au milieu des bou­tiques de jou­ets et des salles de bain fac­tices comme des per­son­nages de Beck­ett, rongés par le vide de leur exis­tence.

Subversion et tragédie

En un geste volon­taire­ment cri­tique et sub­ver­sif, les rôles de bour­reaux et de vic­times, rapi­de­ment, s’in­versent. Bonel­lo met en avant la fragilité et la douceur de ces fameux « enne­mis d’É­tat » à peine sor­tis de l’en­fance, par­fois avec lour­deur : le per­son­nage de David (le très promet­teur Finnegan Old­field), en bon samar­i­tain, ouvre le grand mag­a­sin à un cou­ple de sans-abri et n’ou­blie pas d’ap­pel­er sa mère. Dans le monde dés­in­car­né du luxe et de la con­som­ma­tion, seuls les vis­ages purs et doux des jeunes crim­inels, abon­dam­ment filmés en gros plan, for­ment un dernier rem­part de l’hu­man­ité. « On juge une démoc­ra­tie aux enne­mis qu’elle se crée », rap­pelle André, un jeune étu­di­ant à Sci­ences-Po (Mar­tin Guy­ot) par­tic­i­pant au com­plot. C’est ain­si la société elle-même, capa­ble d’en­fan­ter des mon­stres, qui se trou­ve remise en ques­tion. La dernière par­tie du film, qui rap­pelle malen­con­treuse­ment et douloureuse­ment les événe­ments du Bat­a­clan, plonge ses per­son­nages dans un anti-sur­vival glaçant et trag­ique, en fait d’é­mou­vants mar­tyrs assiégés et impi­toy­able­ment traqués. Le GIGN, dans une reprise plutôt auda­cieuse d’Assaut de John Car­pen­ter, devient au con­traire cette force invis­i­ble et mor­tifère, tapie aux recoins du cadre. On regret­tera seule­ment que cet épisode polémique de ter­reur froide s’ap­puie sur un sym­bol­isme très appuyé, comme les inserts sur la stat­ue de Jeanne d’Arc en larmes dans les flammes qui regarde fix­e­ment, face caméra, le spec­ta­teur.