Au cœur de ce troisième volet du reboot ini­tié par J.J. Abrams règne le doute : alors que son pilote s’est envolé pour un autre univers étoilé, la con­stel­la­tion Star Wars, l’équipée de Star Trek et du vais­seau Enter­prise sem­ble hésiter entre pour­suiv­re sa route et s’en aller à son tour, à l’image des deux pro­tag­o­nistes prin­ci­paux, Kirk et Spock, tous deux décidés à tourn­er la page. C’est que l’homme et le vul­cain se retrou­vent cha­cun con­fron­tés à leur pro­pre fini­tude : l’un est sur le point de dépass­er d’un an la durée de vie de feu son père, vieux fan­tôme qui depuis le pre­mier film ne l’a jamais com­pléte­ment quit­té, tan­dis que l’autre apprend la nou­velle de sa mort – ou plus exacte­ment celle de son soi futur. Beau ques­tion­nement théorique d’une œuvre sur elle-même, qui trou­vera son dénoue­ment dans une pho­to décou­verte par Spock où s’affiche le cast­ing de la série orig­inelle, fig­u­rant dans la diégèse le futur, et non pas le passé, des per­son­nages qui se présen­tent à nous. Per­ma­nence de la forme : le doute de Spock se résorbe face à l’immortalité que promet le ciné­ma, sa soif de remakes et de pre­quels, qui garan­tit quoi qu’il arrive la per­pé­tu­a­tion du mythe. Dans l’ultime séquence du film, un time-lapse nous mon­tre la recréa­tion accélérée de l’Enterprise, qui se retrou­ve une poignée de sec­on­des plus tard de nou­veau opéra­tionnel. Une cure de jou­vence instan­ta­née, comme celles dont le grand méchant du film, Krall, tire son énergie. Sorte de vam­pire de l’espace, le hideux adver­saire se révélera tar­di­ve­ment être l’alter ego du cap­i­taine Kirk, un héros mil­i­taire qui à force de pro­longer son exis­tence s’est trans­for­mé en mon­stre mué par la haine et la volon­té de détru­ire de ce qu’il a con­tribué à bâtir. Trou­blant per­son­nage sur le papi­er, dont l’écriture s’avère hélas assez mal négo­ciée (ce n’est que vers la fin, pour ménag­er l’effet d’un twist bien sen­ti, que Krall gagne enfin un peu d’intérêt), mais qui par sa nature à la fois ances­trale (c’est un pio­nnier de la Starfleet, la flotte dont fait par­tie l’Enterprise) et mutante illus­tre bien le mou­ve­ment du film, partagé entre une fac­ture aux accents volon­taire­ment obsolètes (rochers à la fac­tic­ité vis­i­ble et maquil­lages old school) et une pré­ci­sion des effets numériques, par­fois dis­crète­ment gra­cieux – reflets incrustés, volutes de fumées et filets de pous­sières se mêlent ain­si au tumulte habituel qui rythme les block­busters.

Absences

Tel est le cré­do du film : per­pétuer le passé, en le réac­tu­al­isant sans toute­fois le remet­tre en cause. Ce qui implique aus­si les deux pre­miers films d’Abrams, qui pre­naient la forme de déc­la­ra­tions d’amour d’un geek à l’un de ses émer­veille­ments d’enfant tout en s’affirmant comme de minu­tieux films d’actions où se déploy­aient une rigueur de con­struc­tion et une poésie du mon­tage qui font ici cru­elle­ment défaut. Car si Justin Lin, cat­a­pulté cap­i­taine de sub­sti­tut, reprend jusqu’aux lens flares, cette mar­que styl­is­tique à laque­lle on a sou­vent réduit la pat­te d’Abrams, il lui manque l’essentiel : clarté du découpage (le film tient sur ce point sou­vent de la bouil­lie), sens des enchaîne­ments et des gestes, don pour embrass­er les espaces de jeu qu’offrent les décors. La per­ma­nence vire alors à la red­ite sans âme, la faute aus­si à un réc­it rou­tinier et sans aucune ampleur com­paré aux deux précé­dents volets. C’est par cette inca­pac­ité à recou­vr­er la vital­ité des films d’Abrams que le ver­nis de per­ma­nence de ce Star Trek : Sans lim­ites craque­lle : si les morts de Leonard Nimoy (le Spock d’origine) et d’Anton Yelchin (l’interprète de Chekov) hantent curieuse­ment ce film-fontaine de jou­vence (le film est dédié à leur mémoire), c’est une autre absence, celle du père (re)fondateur, dont souf­fre surtout cette suite ratée.