Sous la houlette d’un drôle de trio occi­den­ta­lo-japon­ais (Dudok De Wit à la réal­i­sa­tion, Pas­cale Fer­ran au scé­nario et Isao Taka­ha­ta comme « pro­duc­teur artis­tique »), La Tortue rouge se présente dès ses pre­mières scènes comme une robin­son­nade sans dia­logue et innervée par l’animisme cou­tu­mi­er des films du stu­dio Ghi­b­li. Ambitieux et para­dox­al pro­jet, qui se rêve aus­si sophis­tiqué dans le détail (chaque coup de vent, chaque vaguelette est styl­isé) que dépouil­lé dans ses enjeux et sa nar­ra­tion. Recon­nais­sons que le par­ti-pris fonc­tionne à peu près le temps d’un quart d’heure, lorsque la décou­verte de l’île sur laque­lle le héros vient de s’échouer offre à la mise en scène une dual­ité poten­tielle­ment très belle : si chaque plan est con­di­tion­né par une action du naufragé (tra­vers­er une plage, franchir un ravin, boire de l’eau), il est pour­tant tail­lé pour dépein­dre tout autre chose (des feuilles qui trem­blent, une ombre qui s’étend sur une éten­due vide, une forêt de tiges couleur émer­aude). Cette pré­ci­sion extrême du détail pour­rait con­stituer la force de la mise en scène, puisqu’elle offre en principe au périple du héros un hori­zon poé­tique et abstrac­t­if affranchi des sit­u­a­tions. Mais passé cette mise en bouche, rel­a­tive­ment intri­g­ante, le film s’effondre en cher­chant à la fois à accentuer cette dimen­sion, avec l’accumulation de scènes oniriques, tout en la comblant, avec l’arrivée de nou­veaux pro­tag­o­nistes. Drôle de stratégie lyrique, qui voudrait à la fois vis­er la réten­tion (dra­maturgique) et l’envolée (graphique), pour n’accoucher finale­ment que de scènes répéti­tives (la destruc­tion con­séc­u­tive de trois rafiots, les facéties de trois crabes espiè­gles) et de métaphores sur­chargées. En cela, le film s’accorde toute­fois à la per­fec­tion avec la par­ti­tion musi­cale, exécrable, qui réus­sit l’exploit d’être à la fois molle et pom­pière.

Boîte à images

Reste que le vrai prob­lème du film tient moins dans l’absolu à cette volon­té de grand écart qu’à la logique qui guide le trait – soit, au choix : l’illustration ou la déco­ra­tion, chaque plan se fon­dant sur un principe intrin­sèque qui ne débor­de pas sur le reste du film. À l’image, par exem­ple, de la scène d’ouverture : alors que le Robin­son sans nom tente de sur­vivre en pleine tem­pête à des vagues houleuses, un trav­el­ling nous amène vers un can­ot ren­ver­sé… puis le dépasse, jusqu’à ce qu’une vague s’abatte sur l’écran et fasse office de coupe. Ce qui con­di­tionne ici le geste de mise en scène sem­ble être moins le rôle que pour­rait jouer ce can­ot (on ne le ver­ra d’ailleurs plus) qu’un dou­ble effet sans inci­dence : le trav­el­ling qui feint d’aller à un endroit pour aller vers un autre (mou­ve­ment à perte) et la vague qui referme le plan sur lui-même (rac­cord vers rien). D’où l’abondance dans le mon­tage de fon­dus au noir et de fon­dus enchaînés qui ten­tent laborieuse­ment de lier entre elles des idées conçues pour ne fonc­tion­ner qu’à une échelle, celle d’un plan isolé. On pour­rait dès lors croire que le film s’apparente, pour repren­dre la for­mule con­sacrée, à un « écrin vide » : il se révèle être en vérité pré­cisé­ment l’inverse, soit une boîte rem­plie à ras bord de petites images incon­séquentes et inter­change­ables, dont le savoir-faire indé­ni­able ne suf­fit hélas pas à sauver l’ensemble d’un naufrage presque total.