Capa­ble de chem­iner du « pas si top » de The Propo­si­tion au « vrai­ment pas top » de La Route et Des hommes sans loi, c’est peu dire qu’on n’attendait pas grand-chose de l’in­cur­sion de John Hill­coat sur le planch­er glis­sant du thriller con­tem­po­rain. C’était dif­fi­cile de tomber plus bas, et Triple 9, fort de ce mai­gre avan­tage, prof­ite crâne­ment de son statut d’out­sider print­anier pour faire remon­ter l’Australien dans notre estime. Bonne sur­prise rel­a­tive, donc, pour cette his­toire de com­plot chez les brigades anti­gang d’Atlanta, qui a en out­re le mérite de dis­siper, après le dernier four d’Andrew Dominik (Cogan – Killing Them Soft­ly, bour­sou­flé mais pas inin­téres­sant), la lose entourant cette mini-généra­tion de Mel­bourne venue faire du pied à Hol­ly­wood – com­plétée par David Michôd, dont on attend le prochain War Machine. Si les transfuges océaniens s’a­musent désor­mais à aus­cul­ter l’Amérique de l’in­térieur, les films de cette petite clique demeurent pour l’heure assez anec­do­tiques. À cette aune, et mal­gré un goût pronon­cé pour le west­ern cré­pus­cu­laire et les fresques déclin­istes, la ques­tion de la place et de l’apport d’Hillcoat au ciné­ma d’auteur améri­cain restait jusqu’ici grande ouverte.

Atlanta vice-city

S’il ne relève pas la barre au point de faire jeu égal avec les mod­èles du polar tête-brûlée (on pense un peu au Police fédérale L.A. de Fried­kin), Triple 9 a au moins le mérite de diluer les vati­c­i­na­tions habituelles du cinéaste dans une vision de la dérélic­tion plutôt remar­quable. Cette his­toire de blanc-bec débar­quant dans une brigade cor­rompue n’invente pour­tant pas grand-chose, mais l’idée affichée de faire de la police d’Atlanta un gang comme un autre suf­fit à sub­limer la mod­estie de son pitch. En résumé : aux États-Unis, le code « triple nine » per­me­t­trait de mobilis­er, lorsqu’un polici­er est à terre, toutes les brigades d’une ville pour que jus­tice soit faite. Si le scé­nario présente beau­coup de faib­less­es, notam­ment dans l’esquisse des dif­férentes com­mu­nautés représen­tées, on com­prend aisé­ment ce qui, dans cette grosse battue sus­pen­dant pro­vi­soire­ment toutes les lois d’une métro­pole, a pu plaire à Hill­coat : le tableau grandiose, et clef en main, du chaos dans une Amérique de poche.

C’est pourquoi on ne s’étonne pas de décou­vrir que l’histoire avait été écrite pour L.A., jugée finale­ment trop étale pour l’argument du réc­it. Restait, dès lors, à trou­ver le cadre d’une ville-éprou­vette pour sauver, au milieu de la tem­pête; ce qui peut encore l’être de l’humanité (après La Route). Ce sera Atlanta, au demeu­rant peu représen­tée au ciné­ma. Or l’intérêt des cités sans images pour un réal­isa­teur aus­si friand d’uchronies (ses précé­dents films étaient déjà situés aux temps mythiques du west­ern et de l’apocalypse), c’est qu’on peut y planter à peu près tout ce qu’on veut. Et Hill­coat ne s’en prive pas, mix­ant joyeuse­ment des gangs lati­nos tout droit venus de L.A., une mafia rus­so-israéli­enne sor­tie de nulle part et un taux de chô­mage post-indus­triel façon Detroit. C’est d’ailleurs la prin­ci­pale réus­site de ce film qui, jau­nis­sant les murs d’une petite métro­pole sous un soleil de fin de règne, per­met enfin à son auteur d’é­taler son hubris sans tomber dans le grotesque. Dom­mage néan­moins qu’au milieu de ce beau bour­bier moral, Triple 9 finisse par s’empêtrer dans son pro­pos. Inca­pable de tranch­er entre un cre­do nihiliste qui ne lui va pas si bien (façon « l’homme est un loup pour l’homme », décidé­ment à la mode) et ses pré­ceptes de boy-scout, Hill­coat bute au seuil de la divi­sion supérieure. Manque à ce Triple 9 une réelle volon­té d’outrage et un emballe­ment démen­tiel du réc­it, là où ses sous-intrigues finis­sent plutôt par s’effilocher, révélant tout l’artifice d’un sto­ry­telling vague­ment choral en même temps que les inten­tions plate­ment louables, in fine, de tous ses pro­tag­o­nistes. Bref, on a con­nu plus badass.

Gang Bang

Il n’y aurait aucun mal, au fond, à vouloir sauver un peu d’innocence des eaux trou­bles de la cor­rup­tion, si seule­ment le film oppo­sait au mal qui gan­grène cet Atlanta-vice city un peu plus que la can­deur arché­typ­ale d’un Cas­tor Junior ; et si Triple 9, délesté du moral­isme à peu de frais de ton­ton Hill­coat, suc­com­bait vrai­ment à l’appel du gouf­fre. Car en faisant sec­ourir in extrem­is le jeune flic hon­nête par son oncle, l’Australien dresse une fois encore (après La Route, again) le rem­part immac­ulé de la famille face aux forces du mal. Rien de grave, si ce n’est que la bouée famil­ial­iste ne sem­ble pas à la mesure du naufrage, et que le film tout entier prête le flanc à pareil déséquili­bre ; peinant à dis­simuler, on le répète, un gros plaisir coupable (et franche­ment plus pal­pi­tant) con­sis­tant à déré­gler toutes les bous­soles de l’éthique pour mieux saper les vel­léités du héros. C’est pourquoi, ici, le bien domine le mal par hasard, et que le per­son­nage de Casey Affleck, blanc-bec pétri d’honnêteté, sem­ble con­damné à tri­om­pher sans gloire. Réus­site en demi-teinte, donc, car sans sa camisole de con­formisme, on sent bien que le film se serait achevé moins frileuse­ment. Manque un jusqu’au-boutisme fried­kinien pour que les visions d’Hill­coat ressem­blent enfin à de vrais miroirs défor­mants.

Cela dit, on aurait pu faire preuve de plus d’indulgence devant la tenue mus­clée des fusil­lades, la par­ti­tion low pro­file d’un Casey Affleck tou­jours dans le ton – éter­nel vis­age pâle égaré dans des his­toires beau­coup trop grandes pour lui, et acteur large­ment sous exploité, même dans ce seul reg­istre –, voire devant la mod­estie d’un cinéaste vis­i­ble­ment con­scient de livr­er une copie rigoureuse sans briller. Bref, on aurait pu s’enthousiasmer davan­tage devant le por­trait de cette Amérique vérolée, si seule­ment la forme flam­boy­ante de Sicario n’avait pas bra­con­né, il n’y a même pas six mois, tout l’ivoire du genre. Ain­si, alors que le pro­duit paraît pour­tant répon­dre au cal­i­brage first class promis par son cast­ing qua­tre étoiles (manque une grande vedette pour décrocher la cinquième), Hill­coat ne fait pas mieux qu’un bon petit polar de sec­onde zone. Mais quand on voit les rav­ages infligés par Kate Winslet à son per­son­nage de veuve noire rus­so-israéli­enne et le caboti­nage d’un Woody Har­rel­son tou­jours pas revenu de True Detec­tive, on se dit qu’ajouté au rem­place­ment manu mil­i­tari de Cate Blanchett et Christoph Waltz, le résul­tat, quand même con­va­in­cant, tient presque du mir­a­cle.