Dif­fusé ini­tiale­ment en 2011 sur Arte, Fille ou garçon ressort en VOD sur le site de la chaine fran­co-alle­mande, ain­si que sur le grand écran parisien du Saint André des Arts. Une ressor­tie salu­taire alors que, entre temps, la polémique sur la soi-dis­ant « théorie du genre » a pris de l’ampleur, soutenues par les sen­tinelles d’un ordre moral hétéronor­mé (Chris­tine Boutin, Michel Onfray, Valérie Pécresse & Co.). On se sou­vient, en 2014, de la con­tro­verse déclenchée par le dis­posi­tif sco­laire « ABCD de l’égalité » visant à lut­ter con­tre les iné­gal­ités hommes/femmes, puis, quelques mois plus tard, de la croisade de Civ­i­tas, groupe catholique inté­griste, con­tre la dif­fu­sion du for­mi­da­ble Tomboy (réal­isé par Céline Sci­amma) sur Arte, film inté­gré en 2012 au pro­gramme « École et ciné­ma ».

Mais depuis, aus­si, la tran­si­d­en­tité a gag­né un peu de ter­rain, au ciné­ma, (notam­ment dans des pro­duc­tions main­stream), et surtout à la télévi­sion. Depuis 2011, nous avons pu voir Lau­rence Any­ways, Bam­bi, Tan­ger­ine, The Dan­ish Girl, et Orange Is the New Black, Trans­par­ent, Sense8, Hit & Miss, ain­si que Paris, série française dif­fusée sur Arte. Si les arché­types trans per­durent dans cer­tains réc­its et flir­tent par­fois avec la car­i­ca­ture (on pense à Ray­on, jouée par Jared Leto dans Dal­las Buy­ers Club), si les polémiques accom­pa­g­nent sou­vent les sor­ties de ces films (la prin­ci­pale étant de don­ner ce type de rôle à des hommes cis­gen­res), si les per­son­nages sem­blent être devenus les nou­velles per­for­mances à récom­pens­es (Emmy, Oscar), il faut recon­naître que le nom­bre crois­sant de ces films, et plus par­ti­c­ulière­ment de ces séries, main­ti­en­nent dans le débat social la ques­tion de la vis­i­bil­ité tran­si­d­en­ti­taire et de la néces­sité d’apporter de véri­ta­bles mod­èles d’identification. Cepen­dant, force est de con­stater que ces films vont tous dans le même sens, celui des femmes trans­sex­uelles. En don­nant la parole à qua­tre trans FtoM (Female to Male), ayant fait le choix de vivre en hommes, le sal­va­teur doc­u­men­taire de Valérie Mit­teaux répare cette injuste invis­i­bil­ité.

Se raconter

La réal­isatrice est par­tie à la ren­con­tre de qua­tre per­son­nes qui ont fait le choix de pass­er du féminin au mas­culin, de s’extraire des car­cans du genre imposés par leur sexe de nais­sance : Kaleb à Paris, Roc­co à New York, Miguel à Barcelone et Lynn à San Fran­cis­co. Cer­tains ont tran­si­tion­né médi­cale­ment, comme Roc­co, il y a dix ans ; d’autres n’ont jamais suivi de traite­ment hor­mon­al comme Lynn qui ne pos­sède pas non plus les 8000 dol­lars néces­saires à une mas­tec­tomie. Ces qua­tre expéri­ences dif­férentes de la tran­si­d­en­tité l’extirpent déjà des stéréo­types qui voudraient la cat­a­loguer et dis­ent d’emblée qu’elle ne peut se résumer en quelques critères com­muns. Il y a autant de trans que de per­son­nes, et c’est bien elles que veut filmer Mit­teaux en ren­dant la parole à ceux qui sont trop sou­vent par­lés, théorisés, (in)validés par les psys, re-présen­tés par d’autres (des cis­gen­res par exem­ple) au risque des amal­games et des rac­cour­cis. En fil­mant tour à tour Kaleb, Miguel, Roc­co et Lynn en plans rap­prochés où la parole se libère, la réal­isatrice opte pour un sobre dis­posi­tif à mille lieues d’une esthé­tique queer, donne des vis­ages et des mots à des expéri­ences de genre qui sont avant tout per­son­nelles. Ain­si, sans trans­for­ma­tion physique, il faut croire Lynn sur parole, lorsqu’il demande d’utiliser le pronom mas­culin à son égard. Car les mots sont impor­tants ; ils définis­sent les normes autant qu’ils con­tribuent à les per­turber, ils déter­mi­nent l’identité de genre.

Au-delà de cette dif­férence de par­cours, leurs sim­i­lar­ités partagées con­tribuent à définir une tran­si­d­en­tité. Cha­cun racon­te le com­bat de tous les jours pour devenir soi-même ; si cette injonc­tion pub­lic­i­taire, dans nos sociétés de con­som­ma­tion, tend prin­ci­pale­ment à con­former les indi­vidus aux normes – de pou­voir, de séduc­tion –, elle se fait davan­tage ici apho­risme en lutte con­tre le dog­ma­tisme. Cette bataille n’est toute­fois jamais drama­tisée, mal­gré les dif­fi­cultés et les humil­i­a­tions racon­tées au fil des anec­dotes, notam­ment par Kaleb qui rap­pelle l’odieuse oblig­a­tion de stéril­i­sa­tion à subir pour pou­voir chang­er d’état civ­il. La joie de ces per­son­nes, l’humour de Lynn sur ses stages en Charm School imposés par ses par­ents dans sa jeunesse pour forcer sa féminité, leur fierté à exis­ter, man­i­fes­tent le désir de la cinéaste d’extraire les trans des représen­ta­tions sou­vent som­bres et freaky qui furent – et sont encore – le lot des LGBT.

Masculin Féminin

Par delà les dis­sem­blances généra­tionnelles, cul­turelles, géo­graphiques, un autre point com­mun tra­verse les qua­tre témoignages : la volon­té, non pas d’être un homme, mais de ne pas être une femme, et donc l’affirmation d’une véri­ta­ble iden­tité trans, l’exploration d’un ter­ri­toire trans­ver­sal fran­chissant les fron­tières. Cette con­trée, c’est celle d’une autre mas­culin­ité, qui s’interroge sur elle-même et per­turbe la pos­ture priv­ilégiée du mas­culin, trop rarement remise en ques­tion. Miguel essaye d’occuper ce nou­v­el endroit de la mas­culin­ité qui dérange, ouverte à la fragilité et à l’émotion, détachée du mar­quage social qui, rap­pelle-t-il, ne con­cerne pas que les trans, mais égale­ment, « les moches, les gros » – et on aurait envie d’ajouter toutes ces « looseuses de la féminité » du King Kong Théorie de Vir­ginie Despentes – soit tous ces gens qui n’entrent pas dans la norme, déter­minée en pre­mier lieu par la séduc­tion hétéro. Lynn recon­naît avoir plus de com­pas­sion pour les femmes, con­scient de l’oppression qu’elles subis­sent. Roc­co se dit per­tur­bé d’acquérir soudaine­ment les priv­ilèges du mas­culin et s’inquiète des con­nivences sex­istes avec les hommes cis­gen­res qui, jamais, n’interrogent leur sit­u­a­tion favorisée. Kaleb se définit avant tout comme un trans plutôt que comme un homme et par­ticipe à des ate­liers drag kings pour apprivois­er sa mas­culin­ité.

Car le genre, dit-il est un grand jeu, une per­for­mance. Judith But­ler, autrice de Trou­ble de le genre, affir­mait qu’il n’y a pas d’homme et de femme, mais unique­ment des per­for­mances féminines, mas­cu­lines, trans­gen­res, lesquelles ne doivent pas être enten­dues comme un jeu théâ­tral mais comme une per­for­ma­tiv­ité que seule l’itération de gestes, de pos­tures, de com­porte­ments rend « naturelle » – ce que n’avait pas vrai­ment saisi Bour­dieu en réduisant le dis­cours de But­ler à un appel au hap­pen­ing indi­vidu­el. Mais restons-en là pour la soci­olo­gie. S’il est ten­tant de ramen­er cer­tains points du film aux pro­pos de la grande prêtresse du genre, le film de Mit­teaux a ce mérite de rester aux plus près des mots de Kaleb, Miguel, Roc­co et Lynn, de ne pas les « valid­er » par un quel­conque sou­tien sci­en­tifique. Ce qui nous porte, dit ce dernier, c’est un sol bien moins ferme qu’en apparence, quoique rigid­i­fié par son intran­sigeant bina­risme de genre. Les per­son­nes trans­gen­res et trans­sex­uelles, par leur flu­id­ité de genre, con­tribuent à défaire cette base qui se voudrait immuable.

Fille ou garçon est un geste poli­tique de con­tes­ta­tion du genre, où l’être trans est un état réflexif, un site de décon­struc­tion des normes majori­taires mobil­isé con­tre la norme dom­i­nante. La force de ce film est de par­ler à cha­cun, cha­cune, sim­ple­ment, en abor­dant le sujet depuis les marges, en décen­trant son point de vue sur la société pour en révéler les con­struc­tions et les oppres­sions qui en découlent.