Là où La Tour Mont­par­nasse infer­nale pas­tichait ouverte­ment Piège de cristal, son pre­quel s’inspire assez logique­ment de la suite des aven­tures de John McClane, 58 min­utes pour vivre, remake inavoué et plutôt faiblard du pre­mier volet. On craint d’abord un peu que le retour d’Eric et Ramzy en “gogols” per­dus au milieu d’une attaque ter­ror­iste prenne le même chemin. Heureuse­ment, il n’en est rien : la reprise des grands con­tours de 58 min­utes pour vivre traduit plutôt le dés­in­térêt que porte le film à sa veine par­o­dique, assez ratée (cf. les gags sur les pilotes étrangers) et comme dés­in­vestie. Il faut certes recon­naître que l’aéroport d’Orly con­stitue un décor au poten­tiel comique beau­coup moins fort qu’un grat­te-ciel (il est de fait rapi­de­ment délais­sé), ce qui explique en par­tie pourquoi l’humour s’articule ici assez peu sur les spé­ci­ficités du lieu. Ce qui fait de La Tour 2 con­trôle infer­nale un film à la fois moins sta­ble mais aus­si plus ambitieux que La Tour Mont­par­nasse…, tant le réc­it délaisse la pos­si­bil­ité d’une solide arma­ture nar­ra­tive (les étages qu’il fal­lait grimper un à un dans le pre­mier volet) pour ne repos­er presque qu’entièrement que sur les épaules du duo, plus rad­i­cal que jamais.

Le sens de la surcharge

À quoi tient le comique d’Éric et Ramzy, et plus spé­ci­fique­ment celui d’Éric Judor, ici crédité comme met­teur en scène ? Tout d’abord, à un sens de la sur­charge par­faite­ment sin­guli­er dans le champ de la comédie française : il faut voir l’apparition du duo dégénéré lors d’une vis­ite médi­cale, puis plus tard un échange déri­vant de la men­tion d’un satel­lite jusqu’à une hal­lu­ci­nante blague sur les « romanichels » et les porcs-épics, pour réalis­er à quel point cet humour recherche moins la punch­line mil­limétrée qu’il ne sil­lonne un gag jusqu’à en faire per­ler une sève déli­cieuse­ment absurde. Ensuite, à une vio­lence autant ver­bale que masochiste qui, après un Pla­tane[1] aux allures de Curb Your Ent­hou­si­asm français où Judor empi­lait les sit­u­a­tions incon­fort­a­bles et les humil­i­a­tions, s’incarne ici par un bur­lesque ensanglan­té proche du car­toon.

Vaste pro­gramme, qui s’accomplit en l’occurrence grâce à un partage des tâch­es assez sur­prenant entre les deux comiques : à Éric échoient les meilleures vannes, tan­dis que le corps de Ramzy est soumis aux sévices les plus fous – un dos sif­flant transper­cé de flûtes à becs et de flûtes à cham­pagne, des mains réduites à des gants évidés et des bouts de mem­bres ensanglan­tés qui se col­lent aux vit­res. On écar­quille les yeux : le film oscille en per­ma­nence entre gags con­ceptuels (le méchant inter­prété par Philippe Kater­ine, les éper­viers), d’improbables mon­tages de références (une mau­vaise pronon­ci­a­tion d’Einstein qui débouche sans que l’on sache trop com­ment à un clin d’œil à “Gang­nam Style”), un non-sens visuel (les deux héros qui plon­gent en com­bi­nai­son de plongée dans les tun­nels des bagages pour ressor­tir d’une cav­erne à bord d’un wag­on de mine) et une sauvagerie dont les excès filent par­fois la nausée. Car loin de la comédie pan­tou­flarde reposant sur le suc­cès pop­u­laire d’un vieux hit, ce retour du tan­dem comique pousse au plus loin, et jusqu’à un cer­tain déséquili­bre, ce qui fait le sel de leur humour. Quitte à faire fi du cadre nar­ratif – l’intrigue est d’ailleurs finale­ment bazardée en un rac­cord – et à met­tre toute leur intel­li­gence au ser­vice d’une par­faite idi­otie. Le voy­age est iné­gal et haras­sant, mais le jeu en vaut la chan­delle : La Tour 2 con­trôle infer­nale est d’ores et déjà l’OVNI comique de l’année.

Notes

Notes
↑1 Dont la deux­ième sai­son met­tait en scène avec une autodéri­sion cer­taine le tour­nage alors fic­tif de La Tour 2 con­trôle infer­nale.