Adap­té du roman éponyme, lui-même inspiré du jour­nal intime de Lili Elbe, pio­nnière du mou­ve­ment trans­genre, The Dan­ish Girl, présen­té lors de la dernière Mostra de Venise, narre le ful­gu­rant des­tin d’Einar Wegen­er. Dans les années 1920, ce pein­tre danois, folle­ment épris de son épouse Ger­da, ren­con­trée aux Beaux-Arts, mène une exis­tence tran­quille. Lui paysag­iste à suc­cès, elle, por­traitiste peu recon­nue dans un monde de l’art phal­locrate voient leur vie bas­culer lorsque Einar se trav­es­tit à l’occasion d’une toile réal­isée par Ger­da. Longtemps endormie, sa véri­ta­ble iden­tité sex­uelle prénom­mée Lily se fait jour, acca­parant pro­gres­sive­ment le corps d’Einar, dis­solvant sa mas­culin­ité, jusqu’à la dis­pari­tion actée de celle-ci lors d’opérations de change­ment de sexe.

Hier et aujourd’hui

En s’emparant de cette his­toire, le cinéaste bri­tan­nique oscarisé Tom Hop­per (Le Dis­cours d’un roi) s’inscrit pleine­ment dans la réflex­ion socié­tale con­tem­po­raine autour de la notion de genre et de trans­sex­u­al­ité ; sujet qui agite le ciné­ma depuis plusieurs années déjà, de Xavier Dolan (Lau­rence Any­ways) à Pedro Almod­ó­var (La Piel que Habito) en pas­sant par le tan­dem Wachows­ki (Lana, co-réal­isatrice de Cloud Atlas ou de la série Sense8, est d’ailleurs remer­ciée par le réal­isa­teur dans le générique). En téle­sco­pant un sujet brûlant d’actualité et un réc­it datant de près de cent ans, The Dan­ish Girl prou­ve, s’il en était besoin, que les peurs, l’incompréhension et la répréhen­sion morale sus­citées par le trans­sex­u­al­isme ne datent pas d’hier. Si le film suit le voy­age tant physique que men­tal entre­pris par Einar (le cou­ple se réfugie à Paris pour éviter l’internement), il s’intéresse aus­si à l’évolution des rap­ports entre les Wegen­er.

Perte et quête de soi

Par un effet de vase com­mu­ni­cant artis­tique, Einar aban­donne peu à peu la pein­ture alors que Ger­da décou­vre en Lily une muse, trou­vant enfin son sujet, son mod­èle et son trait si par­ti­c­uli­er. Ce rap­port per­vers, qui intro­n­ise Ger­da en artiste tout en lui ôtant l’être aimé, irrigue le film, soulig­nant la trag­ique perte que le trans­sex­u­al­isme induit pour l’un des pro­tag­o­nistes. L’alternance habile entre l’immense désar­roi de Ger­da (Ali­cia Vikan­der, toute en sen­si­bil­ité et pudeur) et la renais­sance de Lily (Eddie Red­mayne) per­met une dou­ble focal­i­sa­tion sur ce binôme insé­para­ble, déplaçant au fil du réc­it la charge trag­ique. Ce rééquili­brage per­ma­nent des rôles dévo­lus aux per­son­nages (renom­mée artis­tique, respon­s­abil­ité dans le cou­ple) s’incarne dans la phy­s­ionomie même des acteurs. La douceur d’Alicia Vikan­der se mue en force apparem­ment tran­quille (bien que tour­men­tée) tan­dis que la vigueur d’Eddie Red­mayne laisse place à une fragilité à fleur de peau. Le jeu impec­ca­ble des deux acteurs, l’une soumise à une trans­fig­u­ra­tion émo­tion­nelle, l’autre à une trans­for­ma­tion physique des plus sur­prenantes, sou­tient The Dan­ish Girl de bout en bout, faisant oubli­er l’académisme mièvre qui sourd ponctuelle­ment à l’écran.

Académisme vs subversion

Car mal­gré son cast­ing et un solide scé­nario, le film se four­voie tan­tôt dans une sen­si­b­lerie cliché (l’épilogue désas­treux, sorte de lourde métaphore de l’émancipation de Lily), tan­tôt dans des pos­tures pseu­do-artis­tiques des plus fâcheuses. On peut sans mal imag­in­er la dif­fi­culté de la mise en image de la décou­verte de l’identité sex­uelle d’Einar/Lily, cet instant fugace où la psy­ché et le corps sont boulever­sés. Mais les gros plans appuyés, ici sur un pied voilé de soie, là sur un tres­saille­ment au con­tact d’un satin, réduisent l’intimité du per­son­nage à une mécanique gestuelle, soit bien accom­plie, mais réduc­trice vu le raz de marée émo­tion­nel en cours. En s’appuyant sur le score un poil mélo d’Alexandre Desplat, Hop­per des­sine une esquisse psy­chologique mineure là où la vio­lence et la cru­auté auraient pu jouer un rôle majeur. N’en demeure pas moins un réc­it édi­fi­ant sur la ter­ri­ble quête de soi, sub­limé par Eddie Red­mayne, épous­tou­flant de naturel et de beauté. Au générique, l’acteur est crédité sous le rôle unique de Lily, un choix légitime tant il parvient à effac­er par petites touch­es son genre et celui d’Einar.