Loin du Par­adis de Todd Haynes, sor­ti en 2002, appa­raît tout d’abord comme une gra­cieuse résur­rec­tion du style du mélo­drame clas­sique hol­ly­woo­d­i­en. On en retrou­ve les couleurs flam­boy­antes du Tech­ni­col­or, les mou­ve­ments solen­nels de la caméra, la puis­sance émo­tion­nelle d’une musique sym­phonique très présente, ici, celle du grand Elmer Bern­stein. L’in­trigue de ce qua­trième film de Todd Haynes reprend la nar­ra­tion de Tout ce que le ciel per­met (All that Heav­en Allows) de Dou­glas Sirk, réal­isé en 1955, où la des­tinée sen­ti­men­tale du per­son­nage est au ser­vice d’une cri­tique sociale cor­ro­sive : une respectable bour­geoise s’y éprend d’un jar­dinier et doit affron­ter la ter­ri­ble intolérance de son milieu pour vivre son amour au grand jour. Mais le cinéaste y intè­gre en plus quelques thèmes favoris d’un de ses cinéastes phares, Rain­er Wern­er Fass­binder, à savoir l’ho­mo­sex­u­al­ité et le racisme. Fass­binder tour­na juste­ment en 1974 un remake de Tout ce que le Ciel per­met inti­t­ulé Tous les autres s’ap­pel­lent Ali (Angst essen Seele auf) où une ménagère de soix­ante ans tombait amoureuse d’un tra­vailleur immi­gré maro­cain. Ain­si, dans Loin du Par­adis, Cathy tombe amoureuse d’un jar­dinier afro-améri­cain, et est mar­iée à un homme dis­sim­u­lant son homo­sex­u­al­ité. Le sujet de l’ho­mo­pho­bie tra­ver­sait déjà en 1991 Poi­son, le pre­mier long métrage de Todd Haynes, mais aus­si Vel­vet Gold­mine six ans plus tard, et Car­ol. Loin du par­adis n’est donc pas un pur exer­ci­ce maniériste, c’est-à-dire un sim­ple jeu d’im­i­ta­tion du style d’un autre : c’est surtout un film très per­son­nel, où le jeu de reprise et d’é­carts par rap­port aux œuvres de Sirk et Fass­binder per­met d’ex­primer le som­bre regard de Todd Haynes sur le monde.

Une tétralogie du désir et de la désillusion

On peut con­sid­ér­er Loin du Par­adis comme le troisième opus d’une tétralo­gie com­prenant Super­star (moyen métrage réal­isé en 1987), Safe (sor­ti en 1995), Loin du Par­adis et Car­ol : ces qua­tre films s’at­tachent tous à la claus­tra­tion d’un per­son­nage féminin inca­pable de trou­ver le bon­heur et de vivre pleine­ment leurs désirs. Les héroïnes de Super­star et Safe, en proie à la mal­adie (l’anorex­ie pour l’une et l’hy­per­sen­si­bil­ité chim­ique pour l’autre), se replient com­plète­ment sur elles-mêmes ; Car­ol (Julianne Moore) dans Safe, Cathy (Julianne Moore) dans Loin du Par­adis et Car­ol dans le film homonyme de Haynes vivent dans un milieu con­ven­tion­nel et bour­geois qui les enferme résol­u­ment dans leurs rôles d’épous­es et de mères mod­èles – le salon de Cathy, d’ailleurs, est peu­plé de grilles et de bar­reaux dont les ombres noc­turnes for­ment d’in­nom­brables sur­cadrages (prob­a­ble­ment en hom­mage à Tous les autres s’ap­pel­lent Ali dont les sur­cadrages empris­on­naient aus­si le cou­ple ostracisé). L’u­nivers douil­let de toutes ces petites bour­geois­es s’écroule alors que survient une réal­ité trou­blante ou dérangeante : le dan­ger mor­tel de la pol­lu­tion pour Car­ol dans Safe, l’ho­mo­sex­u­al­ité cachée du mari de Cathy, sa pro­pre homo­sex­u­al­ité pour Car­ol. Todd Haynes se plaît à filmer ce triste et doux phénomène de bas­cule par de lents décadrages et des gros plans isolant ces per­son­nages affligés et dému­nis. Cathy se définit ain­si par l’in­hi­bi­tion (« au fond, elle n’a jamais rien voulu » déclare-t-elle) dont Todd Haynes a exigé un jeu « immo­bile »[1]. Son corps demeure tou­jours rai­di, figé dans l’e­space, alors que la tragédie l’écrase en con­trechamp : un mari ivre et agres­sif, une rup­ture, l’éloigne­ment d’un train et de l’amour à la fois.

Un film contestataire

Par l’in­ter­mé­di­aire de ces per­son­nages, il s’ag­it de faire une pein­ture pes­simiste de la société qui les entoure. Les signes d’in­jus­tice et de cru­auté parsè­ment Loin du Par­adis par petites touch­es : dès le début du film, on croise le mari de Cathy au poste de police, parce qu’on l’a sur­pris avec un homme ; un petit garçon noir est chas­sé d’une piscine de luxe pour blancs ; une rue tout entière s’im­mo­bilise, menaçante, alors que Ray­mond le jar­dinier pose la main sur le bras de Cathy. Il ampli­fie le principe d’in­ver­sion entre le cou­ple « illégitime », mais inno­cent et hon­nête, et la société « bien-pen­sante », mais pro­fondé­ment malveil­lante et intolérante, qui exis­tait aus­si déjà dans Tout ce que le ciel per­met. À l’op­posé de la méchanceté des habi­tants de la ville qui épi­ent le cou­ple mixte de Cathy et de Ray­mond le jar­dinier, le cinéaste donne aux amoureux une spir­i­tu­al­ité et un raf­fine­ment sup­plé­men­taires, s’ex­tasiant devant la beauté d’une forêt mais aus­si devant des tableaux de Picas­so et de Miró. La jeune femme, à elle seule, est le point focal d’une con­ver­sion con­tes­tataire du regard, décou­vrant bien plus de finesse chez cet homme mod­este que chez tous ses com­pars­es bour­geois.

L’esthé­tique glam­our de ce petit monde empris­on­nant les pro­tag­o­nistes n’a d’é­gal que sa froideur, son absence de vie. Il faut se sou­venir de Vel­vet Gold­mine où le retour au monde con­tem­po­rain, après le sou­venir des années pail­letées et libérées du glam-rock, sonne à chaque fois le glas des rêves et la plongée dans une gri­saille étouf­fante. La reprise de l’esthé­tique du mélo­drame hol­ly­woo­d­i­en dans Loin du Par­adis prend alors tout son sens en se tein­tant d’une ironie glaçante – l’in­croy­able har­monie des couleurs des décors et des cos­tumes, oscil­lant entre le rouge et l’or, le vert et l’o­r­anger, ne sont qu’un bel écrin indif­férent aux souf­frances des per­son­nages. Comme dans les tableaux de Hop­per aux­quels le cinéaste rend hom­mage (on recon­naît le tableau New York Movie peint en 1939 alors que Mr Whitak­er, le mari de Cathy, erre seul dans un ciné­ma à la recherche d’un amant), les couleurs et l’é­cla­tante lumi­nosité des images font cru­elle­ment rejail­lir la détresse et l’isole­ment, les yeux bril­lants de larmes.

La beauté pure du sentiment

Dans Tout ce que le Ciel per­met, l’amour tri­om­phe comme un mir­a­cle de Noël, à la manière du cerf qui sur­git soudaine­ment con­tre la vit­re de la mai­son du jar­dinier, un beau matin d’hiv­er, au dernier plan du film. Bien au con­traire, le mélo­drame de Todd Haynes au titre fort pro­gram­ma­tique racon­te la perte défini­tive du par­adis, où seule la pureté du sen­ti­ment resplen­dit encore sur une musique de mélo­drame. Loin du Par­adis est le reflet obscur­ci et inverse du mélo­drame sirkien, et sa beauté envoû­tante doit beau­coup à la pro­fonde com­préhen­sion des mécan­ismes de ce dernier. Haynes en reprend la méth­ode du colour scor­ing, c’est-à-dire que les couleurs de l’im­age pren­nent un sens émo­tion­nel : l’amour entre Cathy et Ray­mond naît dans le cadre rouge et or, pro­fondé­ment idéal­isé de la forêt autom­nale, alors que leur ren­con­tre au musée, au milieu des regards intrusifs et mau­vais, est dom­inée par un vert angois­sant. Out­re son esthé­tique sub­lime, on retrou­ve aus­si l’emploi d’im­ages sym­bol­es par­ti­c­ulière­ment puis­santes, où la sim­ple décou­verte d’un objet est une déc­la­ra­tion d’amour, la for­mu­la­tion d’un rêve, d’un adieu, la matéri­al­i­sa­tion d’un des­tin. Dans le film de Sirk, Cary com­prend l’amour de Ron alors qu’elle décou­vre une théière aux morceaux rec­ol­lés par lui. Dans la ver­sion de Haynes, Cathy déclare une dernière fois son amour à Ray­mond en nouant dans ses cheveux un foulard mauve, rap­pel de leur pre­mière ren­con­tre. Todd Haynes, loin d’être un réal­isa­teur clin­ique, est avant tout un grand maître du silence et de l’é­mo­tion qui a su se met­tre à l’é­coute de ses glo­rieux prédécesseurs.

Notes

Notes
↑1 Voir l’en­tre­tien avec Todd Haynes avec Olivi­er Joyard et Jean-Sébastien Chau­vin dans le n°577 des Cahiers du ciné­ma, mars 2003.