La décep­tion ressen­tie face Au cœur de l’océan est égale au pou­voir d’at­trac­tion qu’ex­erce encore aujour­d’hui le mythe Moby Dick. Si l’on attendait quelque chose de cette relec­ture, c’est bien parce que l’ouvrage, par sa dra­maturgie curieuse (une épopée patiente et entre­coupée de descrip­tions de la chas­se à la baleine) et le mys­tère qu’il enrobe autour de sa créa­ture, a inspiré de beaux films : l’étrange et iné­gale adap­ta­tion de John Hus­ton et son final dan­tesque où la bête émerge enfin, et surtout Les Dents de la mer, dont le livre autant que le film ont emprun­té à Melville. Au cœur de l’océan est à mille coudées de ces mod­èles. La faute à un pro­gramme lim­ité, qui con­siste à revis­iter la légende en la retour­nant comme un gant. C’est le tout pre­mier plan du film : on aperçoit le “démon blanc”, à peine tapi dans l’ombre, masse numérique se voulant imposante mais qui illus­tre d’emblée le peu d’émerveillement que sus­cit­era l’animal. Pré­cisé­ment parce que Moby Dick est la déf­i­ni­tion même d’un spec­ta­cle qui se mérite : il faut d’abord éprou­ver l’expérience de l’attente pour pleine­ment ressen­tir le fris­son qu’éveille l’apparition de l’animal, cette sidéra­tion qui saisit le lecteur lorsqu’il imag­ine, par l’entremise d’un Achab con­tem­plant les pro­fondeurs, “remon­ter des abîmes, avec une mer­veilleuse vitesse, un tâche blanche vivante qui, d’abord, n’était pas plus grosse qu’une belette, mais qui grandit en mon­tant jusqu’au moment où elle se retour­na, et alors apparurent dis­tincte­ment deux rangées de dents crochues, d’une blancheur éblouis­sante […]”[1].

Tout, donc, est dans cette pre­mière image : con­sciem­ment, c’est son objec­tif, le film va pren­dre à rebrousse-poil l’œuvre de Melville. D’abord en s’intéressant à l’origine de son inspi­ra­tion, la fameuse “his­toire vraie”, nar­rée sur le mode de la con­fes­sion – on est loin de l’épopée. Puis, en inver­sant les rôles : Achab, l’estropié damné à la soif de vengeance inex­tin­guible, est tro­qué pour un colosse blond (Chris Hemsworth) qui, lui, acceptera de baiss­er le fer et stop­per cette rival­ité inutile pour rejoin­dre femme et enfant. De la même façon, le rap­port qui lie le cap­i­taine du navire et le sec­ond est ren­ver­sé : dans Moby Dick, le courageux et raison­né Star­buck était finale­ment entraîné dans la folie du cap­i­taine, ici, Owen Chase occupe le cen­tre de l’action et va men­er son supérieur sur un chemin qui sera cette fois syn­onyme de rédemp­tion. Et, surtout, la fameuse baleine blanche (c’est toute­fois en vérité un grand cachalot) fait désor­mais moins l’objet d’une traque qu’elle ne pour­chas­se sans répit ces marins avides de dépouiller l’océan de ses ressources.

Huile frelatée

On le voit bien, l’étiquette de “l’histoire vraie” n’est qu’un pré­texte, une con­ven­tion qui sem­ble nier le mythe pour mieux le réin­ve­stir. En miroir de l’œuvre de Melville, le héros va réalis­er l’horreur qu’incarne la chas­se à la baleine pour finale­ment épargn­er l’animal titanesque. D’où, au fond, la trahi­son de l’esprit melvil­lien : en quit­tant le navire et les can­ots pour mieux plonger “au cœur de l’océan”, le film tente de représen­ter la créa­ture à la fois comme une entité ter­ri­fi­ante et un pro­tecteur des eaux, la revanche per­son­nifiée des baleines et cachalots mas­sacrés. Aux enjeux méta­physiques et de class­es, lour­de­ment revis­ités et mixés dans une tam­bouille peu ragoû­tante, le film ajoute ain­si un soupçon veg­ano-éco­lo, comme en témoigne la réplique finale (une évo­ca­tion du pét­role comme rem­place­ment de l’huile de baleine) et la révéla­tion d’un acte de can­ni­bal­isme – soit la con­som­ma­tion de la viande taboue, le parox­ysme de l’appétit mon­strueux de l’homme. Cette entre­prise de mod­erni­sa­tion n’est toute­fois pas au fond le véri­ta­ble prob­lème, mais plutôt un bon symp­tôme du vide formel du film, qui rejoue un imag­i­naire marin (tempête/monstre aquatique/îles exotiques/naufrage/île déserte/dérive) et empile les grilles de lec­ture plutôt que de soign­er la dynamique du réc­it et les appari­tions du cachalot géant, plates et sans intérêt.

Notes

Notes
↑1 Her­man Melville, Moby Dick, Gal­li­mard, Saint Armand, 1941, p.696.