Dans Fais cro­quer il fai­sait avec déri­sion le réc­it auto­bi­ographique des désar­rois d’un jeune homme qui essaie de réalis­er sérieuse­ment un film avec les potes dilet­tantes de son quarti­er. Tourné en quelques nuits, Molii fil­mait la ren­con­tre de l’homme de ménage de la piscine munic­i­pale avec quelques enfants déchaînés et malveil­lants. À l’occasion de la sélec­tion de F430 au fes­ti­val Entre­vues de Belfort, nous avons ren­con­tré Yas­sine Qnia qui trou­ve que son quarti­er d’Aubervilliers est un beau ter­rain de jeu pour faire des images et le décor idéal pour met­tre en scène avec humour des per­son­nages pris dans la logique de l’échec.

Votre court métrage F430 est sélec­tion­né au fes­ti­val Entre­vues de Belfort. Com­ment vivez-vous le fait de mon­tr­er votre film au pub­lic ?

Je suis très touché d’être en com­péti­tion dans ce fes­ti­val à la pro­gram­ma­tion très exigeante. J’espère que le film sus­cit­era du débat et des dis­cus­sions, parce que j’ai essayé d’aller vers quelque chose de dif­férent de ce que je savais déjà faire, comme laiss­er plus de place à l’imaginaire de mon per­son­nage. J’ai voulu filmer un jeune homme qui, après avoir été en pleine pos­ses­sion de ses moyens pen­dant tout le film, prend con­science qu’il a peut être détru­it son écosys­tème. La parole autour des films m’intéresse énor­mé­ment. Je suis auto­di­dacte et c’est comme ça que je me suis for­mé au ciné­ma, en lisant beau­coup de cri­tiques dans Posi­tif, Les Cahiers du ciné­ma et en écoutant des émis­sions comme Le Masque et la plume sur France inter, La Dis­pute sur France Cul­ture ou le pod­cast Critikat.

F430 est le pre­mier film que vous ayez écrit et réal­isé seul. Aupar­a­vant, vous avez coécrit Fais cro­quer, avec Carine May, Hakim Zouhani et Mourad Boudaoud, et signé tous les qua­tre la réal­i­sa­tion de Molii. Com­ment se sont passées ces col­lab­o­ra­tions ?

Nous avons gran­di dans la même ville et nous nous con­nais­sons depuis très longtemps. Hakim, par exem­ple, était l’animateur de la Mai­son de jeunesse de mon quarti­er. L’envie de faire des films m’est venue après avoir par­ticipé au Jury Jeune du Fes­ti­val de Cler­mont-Fer­rand. Ça a été un déclic, je me suis dit que je voulais racon­ter des his­toires. L’idée de Fais cro­quer m’est très per­son­nelle, c’est ce qui m’est arrivé avec mon pre­mier film.

L’avantage d’écrire à qua­tre est que cela donne beau­coup plus de dis­cerne­ment. On voit les choses plus rapi­de­ment. Un prob­lème que je pour­rais met­tre deux semaines à résoudre tout seul se règle immé­di­ate­ment à qua­tre. Lorsqu’on tra­vaille ensem­ble, on écrit beau­coup de gags : quand tu pro­pos­es une blague et que tu es le seul sur qua­tre à rigol­er, tu com­prends que ça pue un peu ! Les plus grands écrivaient aus­si à plusieurs. C’est le cas de Felli­ni, qui con­ser­vait son style à l’écran alors qu’il écrivait ses scé­nar­ios avec deux ou trois autres per­son­nes.

Com­ment se passe une co-réal­i­sa­tion à 4 ?

Le découpage en com­mun a été très rude et très long, près de qua­tre semaines. C’est frus­trant parce que celui qui a la meilleure idée peut devoir y renon­cer pour des ques­tions de cohérence de l’ensemble. Sur le tour­nage, qui s’est déroulé sur cinq nuits à la piscine munic­i­pale d’Aubervilliers, c’était plus sim­ple car cha­cun avait son poste. Hakim se chargeait de faire appli­quer le découpage à l’équipe tech­nique. Carine et Mourad s’occupaient des jeunes Roumains parce qu’ils ont tous les deux tra­vail­lé avec la petite enfance. Je m’occupais du per­son­nage du père et de celui de Steve. C’est le jeu d’acteur qui pas­sait en pri­or­ité. Il était impens­able pour nous de faire atten­dre les enfants quinze ou vingt min­utes que la lumière soit prête pour repren­dre la scène. On a mis la pres­sion là-dessus à Élie Girard, le chef opéra­teur, et il a très bien réus­si.

Aupar­a­vant, nous avions écrit Fais cro­quer sans con­naître vrai­ment le sys­tème des aides publiques et en ayant con­science que nous n’obtiendrions sûre­ment pas tous les finance­ments. Nous avons fait atten­tion à ne pas mul­ti­pli­er les per­son­nages ou les décors pour que le film reste réal­is­able même sans argent. J’ai tourné en auto­pro­duc­tion dans le quarti­er où j’ai gran­di, le Gas­ton Car­ré à Aubervil­liers, là où j’ai aus­si filmé F430. C’est un quarti­er assez ancien où il n’y a pas du tout de HLM. Beau­coup de marchands de som­meil y sont pro­prié­taires et ne pensent qu’à faire du blé rapi­de­ment, sans se souci­er de rénover les immeubles qui sont très vétustes. C’est triste de voir ce quarti­er se délabr­er, mais cela en fait aus­si un beau ter­rain de jeu pour pren­dre des images.

Les sub­ven­tions sont inter­v­enues après le tour­nage. Nous avons obtenu l’aide à la post­pro­duc­tion de Ciné­mas 93, puis le préachat de Canal+ après le pas­sage au fes­ti­val Pre­miers plans d’Angers. Un an plus tard, nous avons reçu le prix Qual­ité du CNC. Les Films du Wor­so m’ont ensuite con­tac­té pour me pro­pos­er de faire mon sec­ond film avec eux. Ils m’offraient 80 000€ de l’aide au pro­gramme, qui est une aide automa­tique du CNC attribuée sous forme de points aux sociétés pro­duc­tions lorsque leurs films sont sélec­tion­nés dans des fes­ti­vals.

Aidé par la pop­u­lar­ité de mes deux pre­miers films, j’ai mon­té F430 tout seul. J’ai obtenu la con­tri­bu­tion finan­cière et appelé Canal + qui a décidé de me suiv­re. Le Wor­so n’est pas très présent sur le court métrage. C’est une bonne école parce qu’on ne te fait pas croire que tu es un grand réal’ alors que tu fais des courts métrages. Cela donne une lucid­ité sur où on en est. Parce que Alain Guiraudie est en train de tourn­er, parce que Abder­rah­mane Sis­sako fête son prix aux César et que Guil­laume Nicloux doit finir sa post-pro­duc­tion avant Cannes, mon film passe après. C’est par­fois douloureux, mais je trou­ve sain qu’on me rap­pelle que je suis encore petit. Obtenir la con­fi­ance trop facile­ment peut être néfaste, il faut se méfi­er. Cela peut con­duire à ne pas se pos­er les bonnes ques­tions. Il faut tou­jours pou­voir atta­quer son pro­pre film. Je suis très dur avec moi-même.

Être proche de ces ques­tions de pro­duc­tion a l’air de beau­coup compter pour vous.

Oui, ça m’importe énor­mé­ment. Cela fait par­tie de l’apprentissage du méti­er de réal­isa­teur de savoir où va l’argent, com­ment il dis­tribué. C’est ce qui per­met de mieux découper les plans. Il m’est arrivé de tra­vailler avec des jeunes qui sor­taient de l’école, qui avaient imag­iné des découpages mag­nifiques … mais totale­ment irréal­is­ables dans les con­traintes de la vraie vie ! Com­pren­dre com­bi­en coûte un plan, cela per­met d’écrire en ayant déjà en tête la réal­ité de ce que l’on va pou­voir tourn­er.

Vous évo­quiez votre quarti­er du Gas­ton Car­ré d’Aubervilliers où vous avez beau­coup tourné. C’est un per­son­nage à part entière dans vos films.

Au départ, le film devait s’appeler Karl Marx est mort. Aubervil­liers est une ville com­mu­niste depuis des décen­nies. Le CDN, Jean Vilar, les Sit­u­a­tion­nistes ont grav­ité ici … Aubervil­liers a été un foy­er d’idées. J’avais envie de ques­tion­ner cette philoso­phie cul­turelle qu’on nous a inculquée et qui s’accommode mal selon moi des rêves con­suméristes des gars que j’ai con­nus. Mais je ne voulais pas que le pub­lic ait besoin de con­naître cet héritage poli­tique et cul­turel de la ville pour com­pren­dre, et surtout … c’était costaud comme titre ! J’avais peur que mon film ne soit pas aus­si costaud que ce qui était annon­cé. Cer­taines per­son­nes m’ont reproché de ne pas mon­tr­er davan­tage la famille du per­son­nage, de ne pas expli­quer pourquoi il est dans la merde. Mais j’estime que le quarti­er va par­ler pour lui et va don­ner à com­pren­dre qu’il ait besoin d’air.

La voiture est un acces­soire très ciné­matographique : elle apporte de la couleur au décor, du son, du rythme … On sent le plaisir que vous avez à la faire vrom­bir, à en vari­er les allures.

On m’a sou­vent fait remar­quer que je m’étais fait plaisir sur le son. Sur mes deux pre­miers films, le jeu d’acteur était au pre­mier plan. Avec F430, j’ai eu envie de faire une place forte à l’esthétique. Je me suis calmé avec Ernesto Giolit­ti le chef opéra­teur, mais je m’étais d’abord inter­dit qu’il y ait du vert dans ce film. Je lui dis­ais que je voulais que la couleur de la voiture soit comme du rouge à lèvres. Mais comme ça n’est pas en se maquil­lant qu’on devient plus beau, le quarti­er n’est pas embel­li par le pas­sage de la voiture. Au con­traire, cela mon­tre encore plus à quel point il est dégradé. Le tra­vail sur l’image est passé par le choix d’optiques. J’avais demandé d’utiliser les optiques les plus anci­ennes pos­si­bles. Nous avons eu des Cooke S3 qui datent des années 1980. Nous avons ensuite tra­vail­lé à l’étalonnage pour que l’image ne pète pas trop.

La couleur de la voiture con­traste avec celles du quarti­er, très ternes. En con­tre­point aux rues où le per­son­nage s’expose, vous filmez beau­coup de cours, de couloirs som­bres où ont lieu les activ­ités clan­des­tines.

Les back­stages… c’est là que se font les choses … mais je n’ai pas pen­sé à ça en faisant le film. Si le hall des boîtes aux let­tres où le per­son­nage de Lad­hi se bat est dans cet état, c’est en par­tie à cause de moi et mes com­pagnons à l’époque … ce sont des lieux que j’ai envie de filmer avant qu’ils ne dis­parais­sent. Et sans doute aus­si parce que j’aime le con­tre­jour. J’ai tra­vail­lé pour TF1 comme scé­nar­iste ; ça ne s’est pas très bien passé. Il fal­lait absol­u­ment enlever toute ironie, que tout soit acces­si­ble et com­préhen­si­ble pour un spec­ta­teur qui entre dans le télé­film au milieu. J’avais l’impression de faire de la purée, qui puisse s’avaler sans avoir besoin de mâch­er. La règle incon­tourn­able était que tout soit clair immé­di­ate­ment : moi j’aime que le manque de lumière fasse tra­vailler un peu le spec­ta­teur.

Vous dites détester les cast­ings. Est-ce que vous avez fait appel à des acteurs pour F430 ?

En effet, je ne fais jamais de cast­ing. J’écris tou­jours pour des gens que je con­nais, cela m’aide sur le tour­nage. J’ai eu envie de devenir cinéaste tard, vers 19 ou 20 ans…

… ça n’est pas si tardif que cela !

Si, je trou­ve. On entend très sou­vent des cinéastes racon­ter qu’à 13 ou 14 ans ils savaient qu’ils feraient des films. Ça n’est pas du tout mon cas. J’ai tra­vail­lé très jeune sur des chantiers comme géomètre. C’est à ce moment-là que j’en ai eu marre de traîn­er au quarti­er : j’ai eu l’impression à cette époque-là de grandir trop vite. C’est ce sen­ti­ment qui m’a don­né envie de faire un film avec mes potes. Je sen­tais qu’il fal­lait qu’on vive un dernier truc ensem­ble.

J’écris pour les gens, mais en secret, sans qu’ils n’en sachent rien. Ensuite, je dois les chauf­fer jusqu’à les con­va­in­cre de jouer. Pour que Mar­cel accepte de faire Molii, je dis­ais à son fils que son père serait immor­tel grâce à ce film. Con­naître les gens m’aide à les diriger. Je me sers d’anecdotes que nous avons vécues ensem­bles pour faire com­pren­dre le sen­ti­ment que je voudrais obtenir.

J’ai écrit F430 pour Har­ri­son Mpaya. Il voulait être comé­di­en et me demandait de le pren­dre dans un de mes films. J’étais inca­pable de le faire tra­vailler sans le con­naître. Alors on s’est fréquen­tés pen­dant deux ans. On est allé au ciné­ma, dans des soirées ensem­ble jusqu’à ce que j’aie envie d’écrire ce rôle sur mesure pour lui. Je suis par­ti du fait qu’il ne par­lait que d’ambitions beau­coup trop gross­es pour lui. Il par­lait de tourn­er avec James Cameron ou Steven Spiel­berg alors qu’il habitait à Bobigny! Je me suis inspiré de sa folie des grandeurs. Il faut telle­ment de temps pour écrire et financer un film, je trou­ve trop douloureux de tourn­er avec quelqu’un que je ne con­nais pas. J’ai besoin de la vérac­ité des liens, de creuser avec les acteurs. Le loueur de voiture est le frère d’un des acteurs de Fais cro­quer. J’espère faire tourn­er leur père bien­tôt.

En fait, vous réalisez des films de famille !

Oui, c’est un peu ça. Je me dis tou­jours que je laisse une trace de ceux que j’ai fait jouer. C’est sans doute une façon de ne pas être déçu : même si le film est raté, ou ne plaît pas au pub­lic, au moins, on le gardera comme sou­venir de l’expérience qu’on a vécue ensem­ble.

Le mon­tage de F430 est très juste, très sec et tient beau­coup sur l’ef­fi­cac­ité des ellipses.

On voulait que ce soit brut. Même si le film est par­fois bru­tal par la force des choses parce que j’ai mal négo­cié cer­tains rac­cords scènes sur le tour­nage qui a été rapi­de, six jours et sur lequel je n’avais pas de scripte. Il faut que le film soit effi­cace comme son sujet. Cette façon de jeter les per­son­nages dans l’action vient de là où j’ai gran­di. On n’est pas très porté sur le dia­logue … On est plutôt direct. Même si j’aime bien de temps en temps laiss­er souf­fler le spec­ta­teur avec un plan plus calme et je voulais que F430 laisse davan­tage de place au rêve, à l’imaginaire de son per­son­nage.

Après le bref moment de rêve, le per­son­nage est rat­trapé par la réal­ité de manière très vio­lente. La fin du film est som­bre et donne l’impression qu’il n’y a pas d’échappée pos­si­ble.

Si, il y en a une, peut être, mais pas à ce moment-là. Le per­son­nage de Lah­di ne s’en rend sans doute même pas compte. Son pote lui donne un crois­sant sur le scoot­er, et c’est peut être de ce côté là qu’il faut se con­cen­tr­er, parce que quand on a un vrai ami dans la vie, on peut con­stru­ire plein de choses. C’est déjà un début de société. Même si ces deux-là met­tent ce lien à prof­it pour com­met­tre de mau­vais­es actions. Un ami m’a dit que mon sys­tème de pen­sée était sim­ple et tou­jours le même : un per­son­nage qui essaie de s’en sor­tir mais qui foire.

Vous avez un pro­jet de moyen métrage en cours.

Oui, ça s’appelle Mon pre­mier cuir. J’avais déjà l’idée de filmer un per­son­nage qui met tout en œuvre pour acheter son pre­mier blou­son en cuir, et la décou­verte du Père Noël a les yeux bleus de Jean Eustache m’a beau­coup touché. Pou­voir s’acheter une veste qui est au dessus de ses moyens et qui sym­bol­ise le fait de devenir un homme, ça fai­sait écho à mon idée. Moi qui ai hor­reur des con­ver­sa­tions, je trou­ve qu’Eustache arrive par le dia­logue à nous faire vivre par procu­ra­tion. J’ai écrit avec l’aide de Chris­telle Lheureux dans le cadre de la Rési­dence de l’Aide à l’écriture de la Région Île-de-France que j’ai effec­tuée à Côté Court. J’ai fait une lec­ture du scé­nario au Ciné 104 de Pan­tin, mais je trou­ve cela trop proche de ce que j’ai déjà fait. J’ai envie de m’éloigner d’une façon réal­iste de filmer la ban­lieue qu’on a déjà trop vue. Je voudrais plutôt me tourn­er vers ce qu’a fait Jean-Claude Bris­seau avec De bruit et de fureur : mon­tr­er le rêve, ce qu’il y a dans l’imaginaire de ces garçons. Et j’ai envie de faire un film com­plète­ment per­son­nel et totale­ment fou.

Après ce film-là, j’aimerais arrêter la ban­lieue, tourn­er en Amérique latine où j’ai voy­agé plusieurs fois. Je red­oute la perte de lib­erté et de sincérité qui peut se pro­duire dans le pas­sage au pre­mier long métrage et je n’ai pas envie de me pré­cip­iter pour ne pas tomber dans ce piège. Finan­cière­ment, il y a un fos­sé énorme entre les 100 000 € d’un court et le bud­get d’un long. On est con­damné à réalis­er un exploit avec son pre­mier film pour con­tin­uer à exis­ter. Ça me donne envie de pren­dre mon temps. Parce que je ne com­prends pas encore tout. Je trou­ve que pour deman­der à un pro­duc­teur de met­tre 2 mil­lions dans un film et aux spec­ta­teurs de pay­er leur tick­et dix euros, il faut être sur d’avoir vrai­ment des choses à dire. C’est sans doute parce que je viens d’un milieu pop­u­laire, mais je suis très terre à terre.