Pour son troisième long métrage, Kamen Kalev pour­suit le tableau d’une Bul­gar­ie rongée de l’intérieur. Après la xéno­pho­bie du très beau East­ern Plays, il s’attaque cette fois-ci à la pros­ti­tu­tion. Entre la Turquie et la France, le pays est mon­tré comme la plaque tour­nante du prox­énétisme européen. Samy (Melvil Poupaud) est inter­cep­té par la police française alors qu’il fait du traf­ic de fausse mon­naie. Il accepte alors leur marché : inté­gr­er la mafia bul­gare du prox­énétisme et remon­ter à la source turque. Ni une ni deux, il cap­ture Elka, une pros­ti­tuée bul­gare et son tick­et d’entrée dans le réseau.

Genre

Dis­ons-le tout de suite, Tête bais­sée n’a pas l’ampleur d’East­ern Plays. Il est même raté tant il s’enferme dans un film de genre où ne sub­sis­tent plus rapi­de­ment que des résidus scé­nar­is­tiques sup­posés faire rebondir une machine linéaire en con­stante perte de vitesse. À la sub­til­ité poli­tique de son pre­mier long métrage, plus encore à sa pein­ture du nihilisme mod­erne, Kalev s’est rabat­tu sur d’ennuyeuses his­toires de pos­ses­sions alternées et d’échanges moné­taires qui ne parvi­en­nent pas à intéress­er à ses per­son­nages : Elka appar­tient à Samy, puis elle ne lui appar­tient plus alors il doit la recon­quérir ; le tout com­plété par une amourette nais­sante et frag­ile, et un peu de vio­lence (Melvil Poupaud est de manière générale assez peu à sa place dans ce rôle). On se croirait dans un film de Jacques Audi­ard.

Réalisme social ?

Les grands ensem­bles filmés par Kalev rap­pel­lent d’ailleurs facile­ment ceux de Dheep­an. Ils par­ticipent à la créa­tion de l’univers som­bre et crasseux de la mafia bul­gare, à l’élaboration du mythe. Kalev a aban­don­né la représen­ta­tion tranchée de la réal­ité de son pays, pour en livr­er une plus fan­tas­mée, plus directe­ment « ciné­matographique ». Il en résulte un éloigne­ment com­plet de son sujet, une dis­tance absolue d’avec lui. Ces plans larges d’immeubles délabrés, jetés au début comme pour mieux se débar­rass­er de cette réal­ité que le film pré­tend abor­der, sont baignés d’un pathos qui en empêche de fait toute approche en nous ramenant immé­di­ate­ment à une représen­ta­tion con­nue. C’est dom­mage, il y avait sûre­ment beau­coup à dire de ces endroits, comme il y avait sûre­ment plus à mon­tr­er de ces pros­ti­tuées de seize ans que Samy doit finale­ment emmen­er en Autriche. Mais l’abattage de plans de leurs vis­ages impas­si­bles dans les derniers instants du film n’est rien d’autre qu’une nou­velle dose éti­quetée « réal­isme social » qu’on se pro­pose d’injecter en bloc à ce moment, his­toire d’achever l’encadrement com­mencé par les grands ensem­bles, et après s’en être détourné tout au long du film.