Sélec­tion­né à Cannes l’année dernière mais passé pra­tique­ment inaperçu lors de sa présen­ta­tion à la Quin­zaine des Réal­isa­teurs, ce deux­ième long-métrage de Kamen Kalev con­fronte à nou­veau un homme ordi­naire aux dif­fi­cultés de sa pro­pre quête iden­ti­taire. Seule­ment, le réal­isa­teur éloigne ici son dis­posi­tif filmique des attrib­uts du « ciné­ma-vérité » déployés dans son pre­mier film, et choisit de mêler crise con­ju­gale, quête méta­physique et cli­mat fan­tas­tique. Trois élé­ments qui ne font pas bon ménage.

Com­ment passe-t-on d’une exis­tence pais­i­ble à une remise en ques­tion totale de ses pro­pres choix de vie ? Com­plexe et inat­ten­due, c’est pour­tant la tra­jec­toire à laque­lle va se heurter le cou­ple for­mé par Daneel (Thure Lind­hardt) et Sophie (Laeti­tia Cas­ta) au cours d’un voy­age-sur­prise organ­isé en Bul­gar­ie par la jeune femme. Cette dernière ne tarde pas à décou­vrir l’origine des réti­cences de son ami : il est né là-bas et a gran­di dans un orphe­li­nat. Daneel décide alors d’emmener sa com­pagne sur une île per­due de la mer Noire, exposant la sérénité de leur cou­ple à un cli­mat étouf­fant ain­si qu’à quelques rares habi­tants inquié­tants.

Ini­tiale­ment touris­tique, le séjour en Bul­gar­ie se révèle bien rapi­de­ment intro­spec­tif, devenant pour Daneel l’occasion de se con­fron­ter à son pro­pre passé. Tan­dis qu’East­ern Plays, le précé­dent film de Kamen Kalev, asso­ci­ait un peu trop sage­ment la quête iden­ti­taire à une ten­ta­tive de rédemp­tion, ce nou­veau long-métrage tente d’apparenter une telle quête à un véri­ta­ble saut dans l’inconnu. Seule­ment, aus­si mys­tique soit-elle, cette entre­prise tombe dans le piège d’une errance formelle, tant le film fait mal­adroite­ment l’étalage de métaphores trop grossières et limpi­des pour agencer le moin­dre sus­pense et organ­is­er un univers véri­ta­ble­ment mys­tique et sai­sis­sant.

Le saut dans l’inconnu con­seil­lé à Daneel par le taro­logue au début du film démasque d’emblée les arti­fices nar­rat­ifs d’un univers pseu­do-mys­térieux, loin d’être à la hau­teur de sa pré­ten­tion. La carte du Fou tirée par le voy­ant, le chien estropié, la vision hal­lu­cinée d’un corps flot­tant dans la mer… Kamen Kalev sur­charge les (beaux) décors naturels de son film d’un ésotérisme beau­coup trop prévis­i­ble pour être suff­isam­ment con­va­in­cant. Claire­ment métaphorique dans ses attri­bu­tions et ses fonc­tions, l’île devient un fac­teur de libéra­tion qui per­met de con­fron­ter le jeune cou­ple à ses pro­pres angoiss­es ; pour elle, la crainte d’être exposée au délite­ment de ses aspi­ra­tions amoureuses, et pour lui, celle de décou­vrir des facettes inex­plorées de sa pro­pre per­son­nal­ité. Mal­gré son apparence bien plus hos­tile qu’idyllique, l’île devient donc l’élément cen­tral du film, et c’est bien dans la sim­plic­ité de son util­i­sa­tion nar­ra­tive que ce nou­veau long-métrage perd une large par­tie de sa puis­sance dra­ma­tique.

Néan­moins, même si elle est cer­taine­ment trop ambitieuse, la quête exis­ten­tial­iste du per­son­nage prin­ci­pal per­met au cinéaste de con­fi­er à l’étonnant Thure Lind­hardt un rôle à la hau­teur de son tal­ent, et de met­tre en valeur son physique atyp­ique. On peut certes reprocher à Laeti­tia Cas­ta une inter­pré­ta­tion creuse, lim­itée au sim­ple attrait d’une mater­nité nais­sante, mais il est bien plus déli­cat de con­tester le tal­ent de l’acteur danois, qui sur­prend par sa capac­ité à incar­n­er un homme aux vis­ages mul­ti­ples, amené à devenir la vedette d’un Big Broth­er bis. Dom­mage qu’il faille finale­ment atten­dre de met­tre les pieds hors de l’île et rejoin­dre le plateau d’un real­i­ty-show pour que la quête de Daneel prenne enfin une tour­nure intéres­sante.