Après ses études de lit­téra­ture et sci­ences humaines, Wes Craven a été rapi­de­ment mon­teur d’im­ages doc­u­men­taires sur le Viet­nam. Nous étions alors en 1971. Les images sanglantes défi­lent, inex­orables, sous les yeux du futur réal­isa­teur. À force de regarder des corps d’hommes, de femmes et d’en­fants éven­trés, autant d’échan­til­lons de la tragédie humaine dont les États-Unis se rendaient coupables, l’idée vient au jeune trente­naire de réalis­er, avec l’ap­pui de son grand ami Sean S. Cun­ning­ham, futur réal­isa­teur de Ven­dre­di 13, un film de fic­tion qui mon­tr­erait la réal­ité de cette vio­lence-là : une bar­barie inouïe pro­fondé­ment chevil­lée au corps de l’Amérique. Ain­si fut tourné le pre­mier long-métrage de Wes Craven, La Dernière Mai­son sur la gauche, en 1972. À la manière de Raoul Coutard, le fameux chef opéra­teur de la nou­velle vague, Wes Craven a lui aus­si l’ingéniosité de repren­dre le grain et les mou­ve­ments à l’é­paule du reportage de guerre pour soulign­er la per­ver­sité d’un groupe violant et tuant deux jeunes filles, juste en face de leur pro­pre mai­son à l’autre bout d’un lac. La vio­lence frontale et lucide des pre­miers films de Wes Craven est bien celle du Nou­v­el Hol­ly­wood, né depuis qua­tre ans à peine – Bon­nie and Clyde d’Arthur Penn, sor­ti en 1967, révélait déjà en plein champ l’a­troce bru­tal­ité de l’exé­cu­tion du célèbre cou­ple de voleurs par la police améri­caine. Dire que Wes Craven était un « maître de l’hor­reur » est donc à la fois juste et réduc­teur : même si son ciné­ma a large­ment con­tribué à fonder ce genre, il pro­pose surtout une œuvre nour­rie des ques­tion­nements de son pro­pre temps sur l’his­toire et la nature humaine.

Il serait pour­tant aus­si regret­table de ne retenir du cinéaste que ce traite­ment très réal­iste, en plein champ, de la cru­auté humaine. La colline a des yeux, Les Griffes de la nuit, Fred­dy sort de la nuit (Wes Craven réal­isa unique­ment le pre­mier et le sep­tième volet des films han­tés par le malé­fique Fred­dy Krueger), la série des qua­tre films Scream se dis­tinguent des autres films du genre par leur art de manip­uler le spec­ta­teur. Comme son alter ego de l’épou­vante John Car­pen­ter, la peur vient avant tout, chez Wes Craven, du hors-champ, de l’in­vis­i­ble. La mise en scène laisse devin­er un dan­ger pou­vant sur­gir de toute part, à la réal­ité incer­taine : les can­ni­bales de La colline a des yeux, pen­dant le pre­mier tiers du film, sont d’abord cachés der­rière les rochers du désert de Cal­i­fornie – ce sont leurs bor­bo­rygmes, les hurlements d’une chi­enne mas­sacrée, qui ter­ri­fient autant le spec­ta­teur que le jeune homme ne par­venant pas à iden­ti­fi­er où se trou­ve le dan­ger, et s’il existe. Dans Scream 4, le tueur Ghost­face dit au télé­phone à deux jeunes filles qu’il se cache dans la pen­derie de leur cham­bre. L’ado­les­cente la plus courageuse s’ap­proche douce­ment de son plac­ard, et l’ou­vre brusque­ment. Il n’y a per­son­ne. Elles se retour­nent et aperçoivent par la fenêtre le meur­tri­er sor­tir de la pen­derie de la mai­son d’en face, pour tuer leur meilleure amie. Soudaine­ment, la mise en scène dévoile un hors-champ nou­veau. C’est ce dévoile­ment d’un invis­i­ble insoupçonnable, sur­prenant et ter­ri­fi­ant, qui rend l’épou­vante de Wes Craven si effi­cace et bril­lante.

Plutôt maître de la mise en scène que de l’hor­reur en soi, plutôt cinéaste à part entière que « faiseur » de diver­tisse­ment effi­cace, Wes Craven a aus­si appro­fon­di, plus que per­son­ne, le ciné­ma d’hor­reur « réflexif », reflé­tant de manière con­sciente son pro­pre fonc­tion­nement et ses orig­ines. Ain­si la série des Scream mon­tre des per­son­nages férus de films d’épou­vante, com­men­tant en per­ma­nence les règles du genre. Au-delà d’un sim­ple ciné­ma de l’au­to-décryptage, il s’ag­it de mon­tr­er la puis­sance d’un ciné­ma de fic­tion capa­ble de con­t­a­min­er le réel, où la cinéphilie mal­adive engen­dre des meur­tri­ers, prêts à tout pour faire advenir un nou­veau film d’hor­reur (Scream), où les cauchemars hor­ri­fiques et par essence fic­tion­nels devi­en­nent indis­so­cia­bles de la réal­ité : l’ou­ver­ture ver­tig­ineuse de Scream 4, mais aus­si le réc­it entier des deux films con­sacrés à Fred­dy, plonge le spec­ta­teur dans une con­struc­tion gigogne où le réel mon­tré s’avère sou­vent n’être qu’un film ou un rêve (ou plusieurs) à l’in­térieur du film. Où com­mence le réel, où s’ar­rête le film ? La ter­reur provo­quée par les deux pre­miers meurtres de Scream 2 dans un ciné­ma tient à la même con­fu­sion : au cours d’une pro­jec­tion de Stab (un pas­tiche évi­dent de Scream), les spec­ta­teurs sont tous déguisés en Ghost­face, et font sem­blant de poignarder leurs voisins pen­dant qu’une vraie vic­time, touchée par le tueur cam­ou­flé par­mi la foule, ago­nise, ensanglan­tée, devant l’écran. Tout en exhibant la dimen­sion car­nava­lesque et fes­tive du ciné­ma d’hor­reur, la réal­ité redou­ble la fic­tion pro­jetée en un inquié­tant jeu de miroirs. Dans Fred­dy sort de la nuit, les griffes métalliques et artic­ulées du tueur sor­ti des cauchemars des per­son­nages déchirent le ciel aus­si facile­ment que les draps d’un lit, leur ombre pro­jetée s’é­tend démesuré­ment sur les murs, et leurs traces se con­fondent même, quelque­fois, avec les failles d’un trem­ble­ment de terre : dans les films de Wes Craven, les rêves et les films se pro­jet­tent sur le monde et y lais­sent leur empreinte, comme pour nous dire que la fic­tion ciné­matographique boule­verse à jamais le regard du spec­ta­teur.