S’in­spi­rant par­tielle­ment de deux nou­velles de son pro­pre recueil Les Chroniques de l’as­phalte, Samuel Benchetrit entre­croise ici trois his­toires dans et autour du même immeu­ble de ban­lieue parisi­enne — trois his­toires de ren­con­tres et d’ap­privoise­ment : entre un hand­i­capé mal à l’aise avec la vie en société et une infir­mière de nuit esseulée, un ado dés­in­volte et une actrice sur le retour, une mère d’o­rig­ine kabyle et un astro­naute améri­cain atter­ri dans le coin par erreur. Le tout forme un film à sketch­es dont le mon­tage par­al­lèle tente de faire un film choral sur la cohab­i­ta­tion entre les hommes, où de l’ensem­ble des voix par­ti­c­ulières se dégagerait une expres­sion com­mune. On recon­naît les con­tours du spleen, des dif­fi­cultés de rap­port à l’autre et à soi, de l’en­vie de se réin­ven­ter… Soit des sen­ti­ments et des notions assez généraux et vagues pour intriguer par les promess­es qu’ils for­mu­lent, mais qui ne génèrent qu’un intérêt fugace. Le film et l’am­biance douce-amère qu’il entre­tient ne nous atteignent que super­fi­cielle­ment: la loufo­querie, l’ironie, la neurasthénie et la sérénité cherchent à sus­citer le rire et la pitié, mais n’im­pliquent le regard qu’à dis­tance.

À cela n’est pas étrangère une cer­taine affec­ta­tion de la mise en scène qui, avec son arti­sanat du dia­logue et la retenue de ses cadres fix­es au for­mat 1.33 (choi­sis sem­ble-t-il en fonc­tion de l’ex­iguïté des décors), fait mine d’un point de vue con­ciliant l’at­ten­tion posée aux fêlures humaines (gestes et paroles) et la volon­té d’en tir­er posé­ment les dimen­sions bur­lesque et poé­tique. Or, il manque quelque chose pour que la démarche touche vrai­ment : un rap­port sincère et affir­mé au monde qu’il filme, à ses per­son­nages fêlés, plutôt qu’une raideur de con­teur cher­chant sa con­te­nance. En l’é­tat, cette pos­ture de cinéaste ne nous laisse qu’ob­serv­er de loin les per­son­nages et les sit­u­a­tions comme on observerait un petit monde qui se voudrait un reflet du nôtre, mais qui paraît plutôt isolé dedans.

Petite musique

Il faut dire aus­si que cha­cun des trois réc­its pris séparé­ment se révèle assez incon­sis­tant. L’un rame pour arriv­er à l’essen­tiel (un homme ment gen­ti­ment et pathé­tique­ment pour séduire une femme, et fini­ra par sor­tir de sa coquille) dont sa vision s’ar­rête au gen­til et au pathé­tique. Un autre ne tient guère que sur un jeu d’ac­teur déli­cieuse­ment décalé (avouons-le : on a un faible pour Isabelle Hup­pert en vieille ex-star à la masse) et sur une vague célébra­tion cinéphile (on y passe un extrait de La Den­tel­lière, déguisé en noir et blanc et sous un autre titre). Et le dernier agite un con­texte géopoli­tique actuel (les rela­tions ten­dues entre l’Amérique et le monde arabe) en arrière-plan d’un face-à-face où, au-delà d’une cer­taine cocasserie con­v­enue, il ne se passe à peu près rien.

Non seule­ment le film entier ne sem­ble jamais vouloir dépass­er son hori­zon de sen­ti­ments con­sen­suels facile­ment acquis, mais il s’ap­par­ente finale­ment à un tour de passe-passe pour don­ner une illu­sion d’é­pais­seur à un trio de courts métrages qui n’en méri­tent pas tant — “l’é­pais­seur” étant aus­si assim­ilée à l’ho­mogénéité. L’en­tre­croise­ment des réc­its par le mon­tage par­al­lèle tente ce cam­ou­flage, et Benchetrit en rajoute un peu, comme avec ce son mys­térieux que tout le monde entend et qui serait comme une petite musique courant à tra­vers la cité. Quand on y pense, la petite musique résonne comme prenant part à l’af­fec­ta­tion de dis­cré­tion et de retenue d’un con­teur obser­vant ses con­tem­po­rains der­rière la vit­rine qu’il a dressée entre eux et nous.