Ce qu’il y a de bien à Pan­tin, c’est qu’on y retrou­ve chaque année la crème du for­mat court. Cette con­stance, alliée à la prox­im­ité de Paris, en fait le nid douil­let de la jeune garde – laque­lle, assurée d’y prospér­er devant son pub­lic, joue pour ain­si dire à domi­cile. Mais l’envers de ce con­fort, c’est que le regard s’y fait plus exigeant qu’ailleurs, où seuls trois ou qua­tre titres sor­tent générale­ment du lot. La ques­tion à Côté Court n’est donc pas de savoir si le cru sera à la hau­teur – il l’est tou­jours –, mais de savoir si, en plus de représen­ter le meilleur du court métrage français dans toute sa diver­sité, l’édition soulèvera des prob­lèmes orig­in­aux. Com­pren­dre : si des films démas­queront l’insuffisance coupable, la carence, ou la petite ten­dance rou­tinière que leur absence aurait prob­a­ble­ment lais­sé fil­er incog­ni­to. Il n’est pas ici ques­tion des meilleurs films, mais de ceux qui échap­pent, du moins en par­tie, aux caté­gories habituelles ; de films qui, parce qu’il déto­nent vrai­ment, en dis­ent long sur la frilosité du genre. Lequel, s’agissant du court, est évidem­ment indis­so­cia­ble des fes­ti­vals et des choix de leurs pro­gram­ma­teurs. Seul film à chercher la petite bête, Haramiste d’Antoine Desrosières occu­pait cette année le rôle de Sganarelle de la sélec­tion. Pas le plus sidérant, encore moins le plus beau, le film se présente comme une comédie de mœurs fauchée ; à ceci près qu’en exposant cash deux beurettes à leur désir de sexe, le réal­isa­teur tire un filon d’humour inédit. Sans la moin­dre pré­cau­tion afférente au genre, il fait d’Haramiste une comédie poli­tique, dés­in­volte et saine – comme le jeune ciné­ma français, pré­cau­tion­neux à l’excès, n’en mon­tre pas assez. L’insolence du film, que le fes­ti­val a eu la bonne idée de ne pas class­er en sélec­tion Panora­ma (mais en Fic­tion, la com­péti­tion reine), et que le pub­lic a porté au pina­cle, lève le voile sur un gouf­fre : la pru­dence rabougrie, pour ne pas dire le déni, du jeune ciné­ma français devant le poli­tique. Au mieux totale­ment absent, la plu­part du temps illus­tratif, téléguidé ou soigneuse­ment con­tourné, le poli­tique n’existe pas : il étouffe sous un cli­mat démis­sion­naire. C’est d’autant plus regret­table que le ter­reau pour­rait s’avérer fer­tile ; au lieu de quoi, la jachère s’éternise. Résul­tat, mal­gré une com­péti­tion de haut vol, la présence d’Haramiste inter­roge : pourquoi tant de vaguelettes chi­chi­teuses, de films petits bras et plate­ment bien pen­sants, quand l’exercice du court devrait ouvrir la voie aux aven­tures, à l’audace et à l’insolence ?

Les Experts

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Heureuse­ment, une poignée de films survit au raz-de-marée d’Haramiste. D’abord parce qu’ils hon­orent le for­mat court, dont l’objectif con­siste à couper l’herbe sous le pied des con­cur­rents directs ; ensuite, c’est lié, parce qu’ils ne ressem­blent à aucun autre. S’il paraît sim­pliste, la con­ta­gion de tics chez les jeunes rend ce sec­ond critère plus que jamais suff­isant. D’ailleurs, ce sont sou­vent les plus con­fir­més qui sor­tent de la mêlée : preuve que le court n’est pas réservé qu’aux jeunes loups, preuve que la jeunesse au ciné­ma n’est jamais mieux racon­tée que par les vieux, et preuve enfin que le court n’est pas qu’une étape. Cer­tains y creusent un sil­lon prospère, comme Bertrand Mandi­co, qui pour­suit avec Notre Dame des Hor­mones le chemin craché par Boro in the Box et Liv­ing Still Life, ses deux précé­dents films. À leur sor­tie, on hési­tait déjà entre génie et autisme, et ce n’est pas le tableau suf­fo­cant de ces deux cougars, en pâmoi­son devant un appareil géni­tal, qui nous y fera voir plus clair. Irres­pirable comme un Guer­man, l’univers ne s’y déploie pas, il s’enivre de ses pro­pres effluves. Il faut dire que les Mandi­co n’ont pas leur pareil pour con­cass­er le monde dans un cul de bouteille. Com­plète­ment clos sur lui-même, il s’apparente à ce qu’une huître lubrique et ivre pour­rait imag­in­er, per­cluse dans sa coquille : un micro­cosme visqueux, organique et char­nu, gorgé d’une éro­tique un peu vaine – quoique vrai­ment drôle. Cela dit, passé par Brive, sa con­cu­pis­cence roco­co sem­ble faire florès – pourquoi pas. Sauf qu’on attendait d’un jury presse qu’il se mouille un peu plus, lequel se con­tente en men­tion­nant Notre Dame, d’asperger de la chan­til­ly sur un pre­mier prix fla­ga­da. Non que le film de Chris­telle Lheureux soit mau­vais – dans le genre, c’est même dif­fi­cile de faire mieux – mais c’est qu’en regard de tous les films, on regrette que le petit jeu des con­sen­sus l’emporte partout. C’est à n’en pas douter la rai­son pour laque­lle Haramiste fait tache, lui qui, d’après les bruits de couloirs, aurait affolé les comp­teurs de la vox pop­uli : à la dif­férence des autres, il n’est pas le fruit d’un com­pro­mis, et comme de fait, son tri­om­phe auprès du pub­lic est vrai­ment rad­i­cal.

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Dans la liste des films qu’il ne fal­lait pas man­quer, et qu’Antoine Desrosières n’était pas près d’éclabousser, le météore de Jacques Per­con­te sur­volait les débats. Classé en com­péti­tion « Expéri­men­tal », Ettrick pro­longe le tra­vail fon­da­teur mené par le vidéaste depuis le milieu des années 1990. Pio­nnier du numérique, Per­con­te est l’un des pre­miers à avoir fouil­lé dans le medi­um pour réin­ven­ter la syn­taxe du mon­tage. C’est ain­si qu’en affi­nant sa pra­tique du « data­mosh­ing » (effet d’impureté très répan­du, qui con­siste à faire bug­ger l’image au point d’obtenir un gros nuage de pix­els, et que le ciné­ma main­stream s’accapare aujourd’hui, à l’image d’Holy Motors qui s’est directe­ment attaché les ser­vices de Per­con­te, et du très récent Unfriend­ed), l’artiste dresse le por­trait d’une région d’Écosse tout en bavures et tex­tures labiles. Loin de con­sis­ter en une sim­ple com­pi­la­tion de ses trou­vailles plas­tiques, le film s’attache à inven­ter de nou­velles col­lu­sions sidérantes : le mon­tage ne s’y appar­ente plus à un bout à bout, ou un fon­du de plans ; mais à de la matière d’image en fusion, trou­vant dans ce mag­ma une source infinie d’enchaînements pos­si­bles. C’est ain­si qu’au tres­sage des sur­faces encodées fait écho le tis­sage des laines de mou­ton, filmé dans une fab­rique locale. D’écheveaux en ten­tures, l’image dig­i­tale devient une étoffe comme une autre ; et Per­con­te, moins le pein­tre tant glosé, qu’un tis­serand prodigieux. On cher­chait les racines du numérique chez Brakhage ou les pointil­listes, Ettrick invite à fouin­er du côté de Bayeux, où le méti­er du brodeur a décidé­ment plus à voir avec le tra­vail du vidéaste qu’on ne l’aurait cru.

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Tou­jours au ray­on des raids soli­taires, la pastille d’Antonin Peret­jatko eu l’effet d’une bouf­fée d’oxygène. Mon­tage d’images foutraques tournées en super‑8, Vous voulez une his­toire ? parvient en quelques miettes de voix off à inspir­er une mélan­col­ie dont le jail­lisse­ment sur­prend tou­jours. De loin, con­cis et dés­in­volte, le film donne l’impression de rafis­tol­er ce que La Fille du 14 juil­let foirait un peu : la crédi­bil­ité des sen­ti­ments et du désir à par­tir de presque rien – d’où la déri­sion. De dérives en diver­sions, le film partage avec Sans soleil cette façon d’avancer trop vite pour le cerveau (la com­para­i­son s’arrête là) ; un principe de sur­me­nage qui pro­duit, sans affole­ment, comme un brévi­aire de bur­lesque slow­burn. Si bien qu’avec ses rou­blardis­es de vieux singe « à qui on ne la fait pas », on per­siste à croire que le film aurait mérité mieux que la glis­sière du fes­ti­val. À l’autre bout du spec­tre, si Peret­jatko s’impose au som­met du comique de mon­tage, While the Uni­corn Is Watch­ing Me con­firme que Shan­ti Masud excelle à impro­vis­er chaque sujet à par­tir du corps de ses comé­di­ens. Ses trois derniers films, Méta­mor­phoses, Undead Woman (caté­gorie Panora­ma cette année) et While the Uni­corn (Expéri­men­tal) pro­duisent ain­si des visions qui sem­blent suin­ter d’eux. C’est peu dire, à titre d’exemple, que la danse chamanique d’Undead Woman serait d’un ridicule sui­cidaire sans le mojo de Valen­tine Carette. Ses con­tor­sions hys­tériques don­nent l’impression d’entrer dans la tête de ces jeunes filles qui dansent devant leur miroir, con­va­in­cues d’égaler en sen­su­al­ité la nymphette tor­ride qu’elles imag­i­nent incar­n­er. Rad­i­cal­isant le con­cept, While the Uni­corn se love directe­ment dans le fan­tasme de son acteur : un rêve sucré de Nico­las Mau­ry, bercé par la flûte tra­ver­sière d’Olivier Mar­guer­it. Moins anec­do­tique qu’il n’y paraît, ce déje­uner sur l’herbe au mas­culin et en slip s’inspire libre­ment de L’Après-Midi d’un faune et fait surtout la part belle au plaisir uni­versel de la mas­tur­ba­tion. Le clip de huit min­utes, qui en adopte mali­cieuse­ment la durée, rend jus­tice à tous ces petits scé­nar­ios quo­ti­di­ens, fomen­tés en secret puis per­dus pour tou­jours dans les vides ordures de la pudeur. Le duo Mau­ry-Masud s’installe ici dans la tra­di­tion du court métrage onaniste, sur les épaules de Ken­neth Anger et Jean Genet (dont il faut impéra­tive­ment revoir Un chant d’amour, qui fait autorité dans le genre – vis­i­ble sur YouTube), lesquels mani­gançaient déjà à leur époque la revanche d’un ciné­ma sen­suel sur le porno – ce rouleau com­presseur qui sub­stitue à la volup­té de nos inspi­ra­tions folâtres tou­jours les mêmes images moches. C’est peu dire qu’à l’heure où le porno gagne du ter­rain sur cette petite poésie soli­taire, WTUIWM était des films les plus char­mants, déter­rant une utopie de ciné­ma que l’on croy­ait morte depuis longtemps – et dont seul le clip pour­rait raviv­er la flamme.

L’école des fans

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Ce que cer­tains tien­nent pour sacré – en deux mots le mariage d’une forme et d’une sen­sa­tion, la provo­ca­tion d’un rap­port orig­i­nal avec le spec­ta­teur – d’autres le piéti­nent par bona­partisme, con­tin­u­ant à voir dans le court ce petit roy­aume de Prusse à rat­i­bois­er vite fait bien fait, avant de s’attaquer à l’Empire de Russie. C’est oubli­er que le genre n’est pas une épreuve du bac ; per­cep­tion sim­pliste de laque­lle découlent fatale­ment les propo­si­tions les plus dociles. Cer­tains s’en sor­tent mieux que d’autres, aucun doute là-dessus, mais c’est moins la qual­ité des films – tou­jours rigoureuse, on le martèle – que la récur­rence des manières (et ce au sein du même fes­ti­val !) qui inter­roge. Le pire appa­raît dans les clichés qui s’ignorent, comme le fémin­isme de carte postale, dont Alice Douard s’est fait une spé­cial­ité. Un an après le déce­vant Extrasys­tole, qui com­pi­lait sans sour­ciller tous les écueils du film d’école, la fémis­sarde récidive avec Les filles ont les cheveux longs, dernière minaud­erie en date. Cette fois-ci, Mar­tine ne tombe pas amoureuse de sa prof d’hypokhâgne, mais gagne le respect des grandes sœurs sur un ter­rain de foot. Et puis ? C’est à peu près tout… Le film emblé­ma­tise ces his­toires gorgées de belles inten­tions qui, passé le syn­op­sis, cochent les cas­es de leur petit for­mu­laire de fonc­tion­naire. Il y a fort à pari­er que le scé­nario, soutenu par une Région et un départe­ment, alors qu’il ne pro­pose pas de dis­posi­tif par­ti­c­uli­er ni aucun sujet orig­i­nal, est très bien écrit. Or ce ciné­ma très bien écrit, sen­si­ble et en prise avec de bons gros sujets bien col­lants, creuse des lacunes pathé­tiques dans les grilles de fes­ti­vals. Ce sont les Céline Sci­amma de demain, les Rebec­ca Zlo­tows­ki de Grand Cen­tral, et tout ce ciné­ma de petits auteurs à la Brizé et Bercot, qui choi­sis­sent d’abord le papi­er peint avant de se deman­der com­ment don­ner à ressen­tir une émo­tion autrement qu’en aboy­ant. À la rigueur, on leur préfère Angel et Jeanne d’Adrien Lecou­turi­er, lequel nous con­duit à un tel degré de con­ster­na­tion, que le ren­verse­ment sadique finit par sur­pren­dre. Jusqu’au-boutiste dans sa niais­erie, la force de cette romance en étuve tient dans la per­sévérance insen­sée de son acteur prin­ci­pal, auteur des gémisse­ments d’amours les moins vir­ils et les plus purs de tout le fes­ti­val (il faut pré­cis­er que Nico­las Mau­ry, poids lourd de la dis­ci­pline, est totale­ment muet chez Masud). À tel point que, s’il hor­rip­ile par moments, le film n’indiffère jamais.

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Loin de tout sen­ti­ment de con­ster­na­tion, se trou­vent les meilleurs films, ceux qui d’emblée affo­lent les pronos­tics. Or c’est juste­ment cette caté­gorie-là, ce reg­istre de con­fort, qu’un pavé comme Haramiste vient éclabouss­er. Ce sont les romances maîtrisées, matures et sen­si­bles, qui four­nissent la glaise d’un beau pal­marès : Les Rues de Pan­tin, de Nico­las Leclère, La Terre penche de Chris­telle Lheureux et Le Cœur d’Olivier Guidoux, pour ne citer que le trio de tête. Au top du fes­ti­val, cha­cun tire les curseurs vers la nuance la plus juste ; qui du trou­ble énig­ma­tique de l’entremetteur de Cœur, à la romance d’arrière sai­son de Lheureux, con­fèrent à leur réc­it un charme incon­testable. Couron­né à juste titre, Les Rues de Pan­tin est peut-être le plus proche de la cour des grands – ambi­tion affichée par sa durée de 59 min­utes, qu’il assume sans jamais don­ner l’impression de traîn­er en longueur. Ouverte­ment inspiré par Hong Sang-soo, Nico­las Leclère réus­si à pas­tich­er son idole sans vers­er dans le tourisme de style : son héros, un japon­ais à l’affût d’une ren­con­tre, est typ­ique de l’éternel pas­sager dans la vie des autres, avec qui la con­ver­sa­tion ne prête à aucune con­séquence – fig­ure gira­toire du maître coréen. Auteur d’une poignée de courts métrages étalés sur vingt ans (que nous n’avons pas vu), on serait curieux de voir ce que le directeur de pro­duc­tion de films aus­si dif­férents que Méta­mor­phoses d’Honoré et L’Inconnu du lac, pour­rait bien sor­tir de son cha­peau. À moins qu’il ne per­siste dans la voie d’Hong Sang-soo – après tout pourquoi pas ? –, on l’imagine sauter de référence en référence, à la manière d’un copiste génial qui sur­classerait ses mod­èles. S’il n’en est pas encore là, le suc­cès des Rues de Pan­tin pour­rait néan­moins faire de lui cet ami de pas­sage, admi­ra­teur bril­lant qui à la manière d’un Félix Fénéon – cité par l’ami du héros –, engagerait son tal­ent tout entier au ser­vice de celui des autres.

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L’en­nui, c’est que ces beaux films très réus­sis occu­pent le pelo­ton de tête. Ce qui pose prob­lème, ce n’est pas que le ciné­ma d’auteur dra­ma­tique domine la pro­duc­tion hexag­o­nale, mais qu’il soit seul à avoir voix au chapitre, seul à porter les couleurs de la fic­tion de demain ; laque­lle, depuis Haramiste, s’est peut-être enfin trou­vé de nou­velles per­spec­tives. Recou­vrant sa voie de garage d’un tapis rouge flam­bant neuf, le renou­veau comique passerait donc par l’insolence ; une option jusqu’i­ci peu caressée, de mémoire fes­ti­val­ière. Avec le film de Desrosières, l’équipe de Pan­tin s’exposait donc au ram­dam : ban­co, puisqu’à côté, tous les courts métrages de la sélec­tion parais­sent un peu falots. Il fal­lait pren­dre le risque, d’autres comme Brive et Cler­mont n’ont pas voulu chercher la petite bête, et c’est tout à l’honneur de Côté Court d’avoir osé s’y frot­ter. Preuve s’il en fal­lait qu’en dépit de sa sit­u­a­tion périphérique, Pan­tin demeure un cen­tre du court métrage français.